Le secret rond dans une boîte : Une histoire de famille à Charleroi
— Tu vas l’ouvrir, oui ou non ?
La voix de ma mère résonne dans la cuisine, tranchante comme un couteau. Je fixe la petite boîte ronde posée devant moi. Elle est noire, satinée, minuscule. Je sens le regard de mon père, lourd, posé sur ma nuque. Il ne dit rien. Il ne dit jamais rien quand ça chauffe.
Je m’appelle Zoé Delvaux. J’ai dix-sept ans, et ce soir, je voudrais être n’importe où sauf ici, dans cette cuisine à carrelage froid de notre appartement à Charleroi. Je voudrais être chez mon amie Julie, ou même dans le bus TEC qui pue la bière et la pluie. Mais non. Je suis là, devant cette boîte.
— Zoé, tu m’écoutes ?
Je sursaute. Ma mère s’impatiente. Elle a les joues rouges, les mains crispées sur le dossier de la chaise. Mon père tripote son alliance, comme chaque fois qu’il est nerveux.
— C’est quoi ça ?
Je prends une inspiration. Je sais très bien ce que c’est. Un écrin à bijoux. Mais je ne comprends pas pourquoi il est là, ni pourquoi ils me regardent comme si j’avais commis un crime.
— Je sais pas… C’est pas à moi.
Mensonge. Je sais exactement d’où ça vient. Mais je ne veux pas leur dire. Pas encore.
Tout a commencé il y a trois jours. C’était un mercredi pluvieux, typique de novembre en Wallonie. J’étais rentrée plus tôt du lycée parce que le prof de maths était malade. J’avais retrouvé Julie et Mehdi au Quick du centre-ville pour tuer le temps. On avait parlé des examens, des grèves à la SNCB, des élections communales qui approchaient et dont tout le monde se foutait.
En rentrant chez moi, j’ai croisé mon voisin d’enfance, Lucas. On avait grandi ensemble dans la même cage d’escalier, joué au foot dans la cour bétonnée derrière l’immeuble, partagé des tartines au choco pendant les coupures d’électricité. Mais depuis deux ans, Lucas avait changé. Il traînait avec des gars plus âgés, fumait en cachette derrière les garages et portait toujours une casquette vissée sur la tête.
Ce jour-là, il m’a arrêtée dans l’escalier.
— Zoé… Attends.
Il avait l’air nerveux, les yeux fuyants.
— Tu peux garder ça pour moi ? Juste quelques jours…
Il m’a tendu la petite boîte noire. J’ai hésité.
— C’est quoi ?
— Rien de grave… C’est pour ma sœur. Un cadeau d’anniversaire. Mais si ma mère tombe dessus avant samedi, elle va tout gâcher…
J’ai accepté sans réfléchir. Après tout, c’était Lucas. On avait partagé tellement de secrets étant petits…
Mais maintenant, assise devant mes parents, je regrette amèrement.
Ma mère ouvre la boîte d’un geste sec. À l’intérieur, un anneau en argent brille sous la lumière blafarde du néon.
— Un piercing ?! rugit-elle.
Je baisse les yeux.
— Ce n’est pas à moi…
Mon père se racle la gorge.
— Tu veux te faire percer ? À ton âge ?
Je sens la colère monter en moi.
— Non ! Ce n’est pas à moi ! C’est pour Lucas…
Ma mère me coupe.
— Lucas ? Le fils des Van Damme ? Celui qui a eu des problèmes avec la police ?
Je serre les poings sous la table.
— Il n’a rien fait de mal ! Il voulait juste cacher le cadeau pour sa sœur…
Un silence lourd s’installe. Ma mère soupire bruyamment.
— Tu te rends compte dans quelle situation tu te mets ? Et si c’était de la drogue ? Ou pire ?
Je sens les larmes monter mais je refuse de pleurer devant eux.
— Vous ne me faites pas confiance…
Mon père se lève brusquement et quitte la pièce sans un mot. Ma mère reste là, désemparée.
— Zoé… On veut juste te protéger…
Je me lève à mon tour et claque la porte de ma chambre.
Allongée sur mon lit, j’écoute les bruits étouffés de la télé dans le salon. Je pense à Lucas, à sa sœur qui va fêter ses quinze ans samedi. Je pense à mes parents qui ne voient en lui qu’un « mauvais garçon », alors qu’il a été mon meilleur ami pendant toute mon enfance.
Le lendemain matin, ma mère frappe timidement à ma porte.
— Zoé… On doit parler.
Je fais semblant de dormir. Elle entre quand même et s’assied au bord du lit.
— Je sais que tu veux aider Lucas… Mais tu dois comprendre qu’on s’inquiète pour toi. Tu as grandi ici, tu sais comment ça peut vite déraper…
Je me redresse.
— Maman… Lucas n’est pas un dealer. Il veut juste faire plaisir à sa sœur parce que leur père est parti et que leur mère travaille tout le temps…
Elle soupire.
— Peut-être… Mais tu dois apprendre à dire non parfois.
Je détourne les yeux vers la fenêtre embuée par la pluie.
Le samedi arrive vite. Lucas m’attend devant l’immeuble, les mains enfoncées dans les poches de son vieux blouson.
— Alors ? Tu l’as ?
Je lui tends la boîte en silence. Il sourit timidement.
— Merci Zoé… T’es vraiment une amie.
Je sens mon cœur se serrer. J’aimerais lui dire que je suis fatiguée d’être toujours celle qui aide les autres sans jamais recevoir quoi que ce soit en retour. Que parfois j’aimerais qu’on me protège moi aussi.
Mais je ne dis rien. Je regarde Lucas s’éloigner sous la bruine grise de Charleroi.
Le soir même, mes parents m’invitent à table pour « discuter ». Mon père a retrouvé sa voix grave et posée.
— On a réfléchi… On sait que tu grandis et qu’on ne pourra pas toujours te protéger de tout. Mais promets-nous que tu nous parleras si tu as un problème…
Je hoche la tête sans conviction. Je sais qu’ils essaient mais qu’ils ne comprendront jamais vraiment ce que c’est d’être jeune ici, entre béton et rêves brisés.
Quelques jours plus tard, Lucas frappe à ma porte avec un sourire radieux.
— Ma sœur était trop contente ! Elle a pleuré de joie ! Merci encore Zoé…
Pour la première fois depuis longtemps, je me sens utile. Mais au fond de moi, une question me hante : jusqu’où suis-je prête à aller pour ceux que j’aime ? Et qui sera là pour moi quand ce sera mon tour d’avoir besoin d’aide ?
Est-ce qu’on peut vraiment protéger ceux qu’on aime sans se perdre soi-même ? Qui veille sur les gardiens silencieux des secrets des autres ?