Entre les murs de Liège : le silence d’Eléonore

— Parle-lui, Eléonore… S’il te plaît. Ou alors parle-lui à elle ? Ou peut-être commence par te parler à toi-même ?

La voix de ma mère résonnait dans la cuisine, tremblante, presque étranglée par l’angoisse. Je fixais la table en formica, les miettes de pain du petit-déjeuner encore là, témoins muets de notre incapacité à nettoyer nos propres vies. Monique — maman — s’essuyait les yeux du revers de la main, ses doigts tachés de nicotine.

— Il va se faire du mal, tu comprends ?

— Maman… tu exagères. Arnaud a vingt-cinq ans. Ce n’est plus un enfant.

— Justement ! Il n’a jamais su grandir ici… Pas avec tout ce qu’on a traversé.

Je me suis levée brusquement, la chaise raclant le carrelage. J’aurais voulu crier, mais j’ai seulement murmuré :

— Je vais essayer.

Dans le couloir sombre de notre maison à Outremeuse, chaque pas me ramenait des années en arrière. Les disputes de mes parents, les factures impayées sur le buffet, les silences lourds après les cris. Arnaud et moi, on se planquait sous la table pendant que papa hurlait sur maman parce qu’elle avait oublié d’acheter du café chez Delhaize. Papa est parti un matin de novembre, sans un mot, sans un regard. Depuis, c’est comme si chacun de nous s’était construit une forteresse autour du cœur.

J’ai frappé à la porte d’Arnaud. Pas de réponse. J’ai entrouvert :

— Arnaud ?

Il était assis sur son lit, dos tourné, casque vissé sur les oreilles. Sur l’écran de son ordinateur, des images défilaient trop vite pour que je comprenne. Je me suis approchée doucement.

— Tu veux parler ?

Il a haussé les épaules sans se retourner. J’ai senti la colère monter en moi :

— Tu crois que t’es le seul à souffrir ici ? Maman est morte d’inquiétude !

Il a arraché son casque et s’est retourné d’un coup :

— Et toi ? Tu fais quoi à part juger ? Tu crois que je veux être comme ça ?

J’ai reculé, surprise par la violence dans sa voix. Il avait les yeux rouges, pas seulement de fatigue.

— Je… Je veux juste t’aider.

Il a ri, un rire amer :

— T’aider ? Comme quand tu m’as laissé tomber au lycée parce que t’avais honte de moi ?

Je me suis mordue la lèvre. C’était vrai. J’avais fui ses problèmes comme on fuit la pluie sur la place Saint-Lambert.

— Je suis désolée…

Il a détourné le regard. Un silence pesant s’est installé. J’ai voulu le briser :

— Tu sais… Moi aussi je me sens paumée. J’ai l’impression qu’on fait tous semblant ici. Que tout va bien alors que tout part en vrille.

Il a soupiré :

— On est des Belges moyens, Eléonore. On fait ce qu’on peut avec ce qu’on a.

J’ai souri tristement. C’était tellement vrai. Les voisins qui parlent derrière les rideaux, les collègues qui font semblant d’aller bien autour d’un café chez Exki, les amis qui disparaissent dès qu’on parle trop fort de ses problèmes.

— Tu veux sortir prendre l’air ?

Il a hésité puis a hoché la tête. On a marché dans les rues humides de Liège, sous les lampadaires jaunes. On ne parlait pas beaucoup mais c’était déjà ça. Devant la Meuse, il s’est arrêté :

— Tu crois qu’on peut changer ?

J’ai haussé les épaules :

— Je sais pas… Mais on peut essayer ensemble.

On est rentrés tard. Maman dormait sur le canapé, la télé allumée sur une rediffusion de « Questions à la Une ». J’ai couvert ses épaules d’un plaid et j’ai rejoint ma chambre. Allongée dans le noir, j’ai repensé à tout ce qu’on avait tu pendant des années. Les secrets de famille — la vraie raison du départ de papa, la dépression silencieuse de maman après avoir perdu son boulot à l’usine Cockerill-Sambre, mes propres échecs à l’université de Liège parce que je devais travailler chez Colruyt pour payer le loyer.

Le lendemain matin, Arnaud était déjà debout. Il préparait du café — une première depuis des mois.

— Tu veux du sucre ?

J’ai souri :

— Deux morceaux, comme avant.

On s’est assis en silence. Maman est entrée dans la cuisine, surprise de nous voir ensemble.

— Ça va ?

Arnaud a hoché la tête :

— On va essayer d’aller mieux… tous les trois.

Elle a éclaté en sanglots et nous a serrés contre elle.

Mais rien n’est jamais simple. Quelques jours plus tard, j’ai reçu une lettre du CPAS : ils coupaient mon allocation parce que j’avais dépassé le plafond avec mes heures supplémentaires au magasin. J’ai pleuré dans la salle de bains pendant qu’Arnaud frappait à la porte :

— Ça va ?

J’ai menti :

— Oui… Juste fatiguée.

La vérité c’est qu’on n’en sort jamais vraiment. Les galères s’enchaînent : la chaudière qui tombe en panne en plein hiver, les rappels d’huissier pour une facture Proximus oubliée, les disputes pour savoir qui va chercher le pain chez Carrefour Express parce que personne n’a envie d’affronter le regard des autres.

Un soir, Arnaud est rentré ivre après avoir croisé d’anciens potes du foot au café Le Pot au Lait. Il a cassé un verre en criant qu’il n’en pouvait plus de cette vie minable.

Maman s’est enfermée dans sa chambre en pleurant. J’ai ramassé les morceaux de verre en silence.

Le lendemain matin, il est venu s’excuser :

— Je veux pas finir comme papa…

Je l’ai pris dans mes bras sans rien dire.

Les mois ont passé. On a appris à se parler un peu mieux, à se pardonner nos faiblesses. Mais parfois je me demande si on n’est pas condamnés à répéter les mêmes erreurs que nos parents — à survivre plutôt qu’à vivre vraiment.

Ce soir encore je regarde Arnaud jouer avec son briquet devant la fenêtre ouverte sur la ville grise et je me demande : est-ce qu’on peut vraiment briser le cercle ? Ou sommes-nous juste les enfants silencieux d’une Belgique qui ne sait pas comment aimer ses propres blessures ?