Dernier été à Dinant : Les mots de mon frère qui résonnent encore
« Aurélie, tu crois qu’on sera toujours comme ça, toi et moi ? »
La voix de Simon tremblait un peu, couverte par le clapotis de la Meuse contre les pierres du quai. J’ai haussé les épaules, feignant l’indifférence, alors que mon cœur battait trop fort dans ma poitrine. C’était l’été 2019, à Dinant, et je sentais déjà que quelque chose était en train de changer, sans pouvoir mettre un mot dessus.
« Arrête, Simon. Tu dis n’importe quoi. On sera toujours là, tous les deux. »
Il a souri, ce sourire en coin qu’il avait quand il voulait cacher ses inquiétudes. Simon avait 17 ans, moi 15. On était inséparables, du moins c’est ce que je croyais. Nos parents se disputaient souvent – pour l’argent, pour le boulot, pour des broutilles. Papa venait de perdre son emploi à l’usine de Floreffe et maman cumulait les heures à la maison de repos. Nous, on s’échappait dès qu’on pouvait, à vélo le long de la Meuse ou dans les ruelles escarpées de la vieille ville.
Ce jour-là, tout semblait normal. On avait pique-niqué sur la pelouse devant la Collégiale, ri en imitant les touristes flamands qui se prenaient en selfie devant la citadelle. Mais sous la surface, je sentais la tension. Simon était plus silencieux que d’habitude. Il fixait l’eau, perdu dans ses pensées.
« Tu sais, Aurélie… parfois j’ai l’impression que je ne trouverai jamais ma place ici. »
J’ai voulu plaisanter : « Arrête ton cinéma, tu vas finir prof d’histoire comme tu veux et tu feras des exposés chiants à des gosses qui t’écouteront pas. » Mais il n’a pas ri. Il a juste soupiré.
Le soir, à la maison, les cris ont repris. Papa avait bu. Maman pleurait dans la cuisine. Simon m’a fait signe de sortir discrètement. On s’est retrouvés sur le petit pont derrière l’église.
« On pourrait partir, tu sais ? Juste toi et moi. À Bruxelles ou même Liège. »
Je savais qu’il ne plaisantait qu’à moitié. Mais j’étais trop jeune pour comprendre ce qui se jouait vraiment dans sa tête.
Quelques jours plus tard, tout a basculé.
C’était un dimanche gris. Papa avait accepté un petit boulot sur un chantier à Namur et maman travaillait encore. Simon m’a proposé d’aller marcher jusqu’à l’Île d’Amour, ce petit bout de terre au milieu de la Meuse où on allait quand on était gamins.
Sur le chemin, il était nerveux. Il parlait peu, regardait son téléphone sans cesse. Je croyais qu’il avait des soucis avec ses potes du lycée ou peut-être une histoire de cœur – il y avait cette fille, Chloé, dont il ne parlait jamais mais dont il suivait toutes les stories.
Arrivés sur l’île, il s’est assis au bord de l’eau et a lancé des cailloux en silence.
« Aurélie… Tu me promets que tu ne m’en voudras pas ? »
Je n’ai pas compris tout de suite. J’ai cru qu’il voulait m’annoncer un truc grave – qu’il avait fait une bêtise ou qu’il voulait arrêter l’école.
« Promis quoi ? Arrête tes mystères ! »
Il a pris ma main dans la sienne – un geste rare entre nous depuis qu’on était ados.
« Je t’aime fort, tu sais ? Même si parfois je suis chiant… T’es la seule qui me comprend vraiment ici. »
J’ai senti une boule dans ma gorge. J’ai voulu rire pour chasser le malaise mais il m’a regardée droit dans les yeux.
« Si jamais je pars… Tu continueras sans moi ? Tu seras forte ? »
J’ai crié presque : « Mais tu vas où ?! Tu me fais peur là ! »
Il a juste souri tristement et s’est levé pour marcher au bord de l’eau.
Je me souviens du bruit soudain – un cri étouffé, puis le silence. Simon avait glissé sur une pierre mouillée et était tombé dans la Meuse. J’ai hurlé son nom en courant vers lui mais le courant était fort ce jour-là, gonflé par les pluies récentes.
Tout est allé très vite – trop vite pour que je comprenne ou que je réagisse vraiment. Des passants ont appelé les secours mais il était déjà trop tard.
Je revois encore le visage de maman quand on lui a annoncé la nouvelle à l’hôpital de Dinant : elle s’est effondrée en silence, comme si tout son corps refusait d’accepter la réalité. Papa n’a rien dit pendant des jours ; il est resté assis dans le salon à fixer le mur, une bière à la main.
Les semaines qui ont suivi ont été floues – des condoléances maladroites des voisins, des amis du lycée qui venaient déposer des fleurs sur le pont où Simon aimait traîner. J’ai entendu mille fois « Il était si gentil », « Toujours prêt à aider les autres », mais personne ne savait vraiment ce qu’il portait en lui.
La maison est devenue silencieuse comme une église vide. Maman ne parlait plus que pour demander si j’avais mangé ; papa sortait tôt le matin et rentrait tard sans un mot. J’ai commencé à écrire des lettres à Simon – des pages entières que je cachais sous mon matelas parce que je n’arrivais pas à parler à quelqu’un d’autre.
Un soir d’octobre, j’ai trouvé maman assise dans le noir du salon.
« Tu crois qu’on aurait pu faire quelque chose ? »
Sa voix était rauque, brisée par les nuits sans sommeil.
« Je sais pas… Il allait pas bien ces derniers temps mais il disait rien… »
On s’est prises dans les bras pour la première fois depuis longtemps et on a pleuré ensemble – longtemps, sans honte.
Depuis ce jour-là, j’essaie de reconstruire quelque chose avec elle. On parle plus souvent maintenant – pas toujours de Simon mais il est là, entre chaque mot non-dit.
Parfois je retourne seule sur l’Île d’Amour et je repense à ses derniers mots : « Tu continueras sans moi ? Tu seras forte ? »
Je me demande souvent si j’aurais pu voir venir ce drame – si j’aurais pu empêcher Simon de glisser ce jour-là ou si tout était déjà écrit quelque part.
Est-ce que vous aussi vous avez déjà eu l’impression que tout pouvait basculer en un instant ? Que les mots qu’on n’a pas dits pèsent plus lourd que ceux qu’on prononce ?