Je ne te laisserai pas partir : L’histoire de Larysa à la campagne wallonne

— Tu vas vraiment partir, Larysa ? Tu vas nous laisser tomber ?

La voix de ma mère résonnait encore dans ma tête alors que je tournais la clé dans la serrure de mon appartement à Liège. Je n’ai pas répondu. J’avais peur que ma voix tremble, peur de céder à la tentation de rester. Mais je savais que si je restais, je finirais par m’étouffer. J’avais besoin d’air, d’espace, de silence. Alors j’ai vendu l’appartement, emballé mes livres, mes souvenirs, et j’ai pris la route vers ce petit village du Condroz dont personne ne connaissait le nom.

Le premier matin dans ma nouvelle maison, un vieux corps de ferme en pierres grises, j’ai été réveillée par le chant des coqs et le bruit du vent dans les arbres. Il faisait froid, l’humidité s’infiltrait partout. J’ai enfilé un pull trop grand et je suis sortie sur le perron. Le paysage était magnifique, mais je me sentais terriblement seule.

C’est là que je l’ai vu pour la première fois : un chat roux, maigre et méfiant, qui me fixait depuis le muret du jardin. Je me suis accroupie doucement.

— Salut toi… Tu veux entrer ?

Il n’a pas bougé. Il a juste cligné des yeux, comme s’il jaugeait mes intentions. Je lui ai laissé une soucoupe de lait sur le seuil. Le lendemain matin, elle était vide.

Les premiers jours ont été difficiles. Les voisins me regardaient avec curiosité quand je faisais mes courses à l’épicerie du village. Madame Dupuis, la boulangère, m’a demandé d’où je venais.

— De Liège ? Oh… Et pourquoi venir ici ?

J’ai haussé les épaules.

— J’avais besoin de changement.

Elle a souri poliment, mais j’ai senti qu’elle ne comprenait pas. Personne ne comprenait.

Au fil des semaines, j’ai appris à connaître les gens du village. Il y avait Jean-Pierre, l’agriculteur bourru qui râlait contre tout mais qui m’apportait des œufs frais chaque dimanche ; Sophie et Luc, le jeune couple qui rêvait d’ouvrir un gîte ; et puis il y avait Madame Leroy, la doyenne du village, qui connaissait tous les secrets et qui m’a prise sous son aile.

Mais malgré leur gentillesse, je sentais que je restais une étrangère. Je n’étais pas née ici. Je n’avais pas grandi avec eux. Et surtout, j’avais fui quelque chose que je n’osais pas nommer.

Un soir d’automne, alors que la pluie battait les vitres et que le chat — que j’avais appelé Mruc — dormait roulé en boule sur le canapé, mon téléphone a sonné. C’était mon frère, Olivier.

— Maman ne va pas bien, tu sais… Elle dit que tu l’as abandonnée.

J’ai senti une boule se former dans ma gorge.

— Je n’ai pas eu le choix…

— Tu aurais pu rester. On aurait pu s’en sortir ensemble.

J’ai raccroché sans répondre. J’avais honte. Honte d’avoir fui les disputes incessantes entre mes parents avant leur divorce, honte d’avoir laissé Olivier gérer seul la colère de notre mère. Mais je n’en pouvais plus d’être celle qui arrange tout, qui console tout le monde sauf elle-même.

Les semaines ont passé. Le village s’est paré de givre et de silence. Je passais mes soirées à lire près du feu, Mruc sur les genoux. Parfois, je pleurais sans bruit. Parfois, je riais toute seule en repensant aux histoires de Madame Leroy ou aux blagues potaches de Jean-Pierre.

Un matin de décembre, alors que je déblayais la neige devant la porte, Sophie est arrivée en courant.

— Larysa ! Tu peux venir ? Luc a eu un accident avec le tracteur…

J’ai couru avec elle jusqu’à leur ferme. Luc était coincé sous une roue, sa jambe saignait abondamment. J’ai appelé les secours pendant que Sophie pleurait dans mes bras. Ce jour-là, j’ai compris que j’étais devenue une des leurs. Les jours suivants, tout le village est venu prendre des nouvelles de Luc chez moi — parce qu’on savait que j’étais là pour aider.

À Noël, j’ai reçu une carte de ma mère : « Reviens à la maison ». Rien d’autre. Pas un mot sur ce qu’elle ressentait vraiment. J’ai posé la carte sur la cheminée et j’ai regardé Mruc qui ronronnait doucement.

— Tu crois qu’on peut vraiment revenir en arrière ?

Le chat a cligné des yeux sans répondre.

En janvier, Olivier est venu me voir. Il avait l’air fatigué.

— Maman est malade… Elle a besoin de toi.

J’ai hésité longtemps avant de retourner à Liège. Quand je suis entrée dans l’appartement familial, tout m’a semblé plus petit qu’avant. Ma mère était assise dans son fauteuil, les yeux cernés.

— Pourquoi tu es partie ?

Sa voix était faible mais pleine de reproches.

— Parce que j’étouffais ici… Parce que j’avais besoin de vivre pour moi.

Elle a pleuré. J’ai pleuré aussi. On s’est serrées dans les bras pour la première fois depuis des années.

Je suis restée quelques jours à Liège pour l’aider à se remettre sur pied. Mais chaque soir, je pensais à ma maison du Condroz, au silence des champs gelés et au regard doux de Mruc.

Quand je suis rentrée au village, Jean-Pierre m’attendait devant ma porte avec un panier d’œufs et un sourire bourru.

— On a cru que tu nous avais abandonnés aussi !

J’ai ri pour la première fois depuis longtemps.

Aujourd’hui encore, il y a des jours où je doute : ai-je bien fait de tout quitter ? Est-ce qu’on peut vraiment recommencer ailleurs sans jamais trahir ceux qu’on laisse derrière ?

Parfois je me demande : est-ce qu’on peut vraiment appartenir à deux mondes à la fois ? Ou faut-il choisir entre ses racines et ses rêves ? Qu’en pensez-vous ?