Chez moi, il critique tout ce que je cuisine, chez sa mère il mange de tout – à qui la faute ?
— Encore des chicons ? Tu sais bien que je n’aime pas ça, Sophie !
La voix de Thomas résonne dans la cuisine, tranchante comme un couteau. Je serre la cuillère en bois dans ma main, tentant de ravaler la boule qui me monte à la gorge. Les chicons au gratin fument encore dans le plat, leur odeur se mêlant à celle du fromage fondu. J’ai passé une heure à les préparer, pensant lui faire plaisir. Mais non, encore une fois, ce n’est pas assez bien.
Je me retiens de répondre. Je sais que si je dis quoi que ce soit, il va soupirer, lever les yeux au ciel et me reprocher d’être trop susceptible. Alors je me tais. Je pose le plat sur la table, m’assieds en face de lui et regarde mon assiette vide. Il se sert à peine, repousse les légumes du bout de la fourchette.
— Tu pourrais au moins goûter, dis-je d’une voix faible.
Il hausse les épaules. — J’ai déjà goûté cent fois. C’est amer, c’est sec…
Je baisse les yeux. J’ai l’impression d’être invisible dans cette maison, ou pire : d’être un obstacle entre lui et son bonheur. Pourtant, il n’est pas comme ça chez sa mère. Là-bas, il mange tout ce qu’on lui sert. Même les chicons !
Je me souviens encore du dimanche précédent. Nous étions chez ses parents à Namur. Sa mère, Monique, avait préparé un repas simple : potage aux poireaux, rôti de porc et… des chicons braisés. Thomas s’était resservi deux fois, riant avec son père et complimentant sa mère sur la cuisson parfaite des légumes.
— Maman, tes chicons sont toujours aussi bons !
J’avais failli m’étouffer avec ma bouchée. J’avais jeté un regard à Thomas, cherchant une explication dans ses yeux. Il avait évité mon regard.
Sur le chemin du retour, je n’avais pas pu m’empêcher de lui demander :
— Pourquoi tu manges tout chez ta mère et jamais à la maison ?
Il avait haussé les épaules : — C’est pas pareil.
— Qu’est-ce qui n’est pas pareil ?
Il avait soupiré : — Je sais pas… C’est l’ambiance, c’est différent.
Depuis ce jour-là, un froid s’est installé entre nous. Je cuisine sans envie, il mange sans appétit. Parfois je me demande si tout cela ne cache pas quelque chose de plus profond.
Ce soir-là, après le dîner raté, je monte dans la chambre avant lui. Je m’assieds sur le bord du lit et laisse couler mes larmes en silence. Je pense à ma mère à moi, disparue trop tôt pour me donner ses recettes ou ses conseils de femme mariée. Je pense à toutes ces femmes qui se battent pour rendre leur foyer heureux et qui se heurtent à l’indifférence ou au mépris.
Le lendemain matin, Thomas part tôt au travail sans un mot. Je reste seule avec mes doutes et ma rancœur. Au bureau, je n’arrive pas à me concentrer. Ma collègue Julie remarque mon air absent.
— Ça va pas fort ?
Je secoue la tête. — C’est Thomas… Il critique tout ce que je fais à manger. Mais chez sa mère, il mange tout sans broncher.
Julie sourit tristement. — Ah, les hommes et leur maman… Tu sais, mon frère était pareil avec sa femme. Chez nous, il dévorait tout ; chez elle, il faisait la fine bouche.
— Mais pourquoi ?
Julie hausse les épaules : — Peut-être qu’ils ne veulent pas couper le cordon… Ou alors ils se sentent obligés de plaire à leur mère. Avec nous, ils se permettent d’être eux-mêmes… parfois au détriment de notre confiance.
Ses mots résonnent en moi toute la journée.
Le week-end suivant, rebelote : invitation chez ses parents pour fêter l’anniversaire de Monique. J’hésite à y aller mais je n’ai pas le choix. Dans la voiture, Thomas est silencieux. J’essaie de détendre l’atmosphère :
— Tu crois qu’il y aura encore des chicons ?
Il esquisse un sourire gêné : — Peut-être…
Chez ses parents, tout est parfait en apparence. Monique m’accueille avec chaleur mais je sens bien qu’elle garde toujours une petite distance avec moi. Le repas se passe comme d’habitude : Thomas rit, plaisante avec son père et mange tout ce qu’on lui sert.
À un moment donné, Monique me prend à part dans la cuisine.
— Tu sais Sophie… Thomas a toujours été difficile avec la nourriture. Mais ici, il fait des efforts pour ne pas me vexer.
Je la regarde surprise : — Il ne veut pas te vexer ? Mais avec moi…
Elle soupire : — C’est plus facile d’être exigeant avec ceux qu’on aime vraiment… On sait qu’ils seront toujours là.
Ses mots me frappent comme une gifle douce-amère.
Le soir même, je confronte Thomas dans la voiture.
— Pourquoi tu ne fais pas d’efforts avec moi ? Pourquoi tu ne peux pas juste apprécier ce que je fais ?
Il reste silencieux un moment puis murmure : — Je ne sais pas… Peut-être parce que j’ai peur de ne pas être à la hauteur chez toi. Chez maman, c’est simple : elle a toujours fait comme ça. Avec toi… j’ai peur de décevoir ou d’être déçu.
Je sens mes larmes monter mais je les retiens.
— Tu sais que ça me fait mal ? Que j’ai l’impression de ne jamais être assez bien ?
Il pose sa main sur la mienne : — Je suis désolé… Je ne veux pas te blesser.
Mais les excuses ne suffisent plus vraiment.
Les semaines passent et rien ne change vraiment. Je continue à cuisiner sans conviction ; il continue à critiquer ou à bouder ses assiettes. Parfois j’ai envie de tout envoyer valser : casseroles, recettes et même cette relation qui s’effrite lentement.
Un soir d’automne, alors que la pluie tambourine contre les vitres de notre appartement liégeois, je prends une décision. J’appelle Thomas dans la cuisine.
— Ce soir c’est toi qui cuisines.
Il me regarde surpris : — Moi ? Mais je sais pas faire !
— Justement. Peut-être que tu comprendras ce que ça fait d’essayer de faire plaisir et de se faire critiquer.
Il accepte le défi à contrecœur. Il prépare des pâtes trop cuites avec une sauce tomate fade. Je souris gentiment en goûtant.
— C’est bon… pour une première fois.
Il rougit un peu puis rit nerveusement.
— C’est pas facile en fait…
Je hoche la tête : — Non. Et pourtant on essaie tous les jours.
Ce soir-là, pour la première fois depuis longtemps, nous parlons vraiment. De nos attentes, de nos peurs, de nos blessures cachées derrière les critiques ou le silence. Ce n’est pas magique : tout n’est pas réglé d’un coup. Mais on avance un peu.
Aujourd’hui encore, il y a des jours où il râle devant mon gratin ou mon waterzooi trop salé. Mais il y a aussi des soirs où il me remercie d’avoir cuisiné après une longue journée au boulot chez TEC ou quand il m’aide à couper les légumes pour une carbonnade flamande improvisée.
Je ne sais pas si c’est moi qui ai changé ou lui… Peut-être un peu des deux. Peut-être que le vrai problème n’était ni dans mes plats ni dans ses goûts mais dans notre façon d’aimer et d’attendre trop l’un de l’autre sans jamais se le dire vraiment.
Est-ce qu’on peut vraiment aimer quelqu’un sans accepter ses imperfections – même culinaires ? Ou est-ce qu’on finit tous par manger froid ce qu’on aurait pu partager chaud ? Qu’en pensez-vous ?