Construire la maison de ma belle-mère – mais qui construit la mienne ?
— Tu pourrais venir ce week-end, François ? J’ai besoin que tu termines la terrasse à Barvaux, tu sais… Avec la chaleur, je n’arrive plus à rien toute seule.
La voix de ma belle-mère, Monique, résonne encore dans ma tête. J’ai raccroché sans répondre tout de suite. Je suis resté là, dans la cuisine, le téléphone à la main, le regard perdu sur la table où traînaient les dessins de notre fille, Chloé. Ma femme, Sophie, est entrée à ce moment-là, essuyant ses mains sur un torchon.
— Encore ta mère ?
J’ai hoché la tête. Elle a soupiré, un de ces longs soupirs qui disent tout sans un mot. Depuis des années, Monique nous sollicite pour tout : repeindre une chambre, réparer une fuite, tondre la pelouse… Mais ce n’est pas ça qui me ronge. Ce qui me ronge, c’est que la semaine dernière, elle a donné son appartement de Namur à son fils aîné, Benoît. Un cadeau immense. À nous, rien. Pas même une promesse.
— Tu vas y aller ?
J’ai haussé les épaules. Je ne savais pas. J’étais fatigué. Fatigué de toujours être celui qui aide, celui qui construit pour les autres alors que notre propre maison à Floreffe tombe en ruine. La toiture fuit depuis l’hiver dernier et on n’a pas les moyens de la refaire.
Sophie s’est assise en face de moi.
— François… Tu ne vois pas que ça nous détruit ? Tu passes tes week-ends là-bas, tu rentres épuisé, et ici tout s’effondre. Chloé te réclame. Moi aussi.
Je n’ai rien répondu. J’avais honte. Honte d’être ce fils idéal pour une femme qui ne m’a jamais vraiment accepté. Honte d’être ce mari absent.
Le samedi matin, j’ai pris la voiture pour Barvaux. Sur la route, j’ai repensé à mon enfance à Dinant, à mon père qui travaillait à l’usine et qui disait toujours : « On ne refuse jamais un service à la famille. » Mais est-ce encore ma famille ?
En arrivant devant la maison de vacances, j’ai vu Benoît garé devant l’entrée. Il riait avec Monique sur la terrasse inachevée. Quand il m’a vu, il a levé la main :
— Salut frérot ! T’es venu bricoler ?
J’ai serré les dents. Frérot… Il n’a jamais levé le petit doigt pour aider ici. Mais c’est lui qui a eu l’appartement.
Monique m’a embrassé sur la joue.
— Tu es en retard ! Allez, il faut finir avant midi, j’ai invité les voisins pour l’apéro.
Je me suis mis au travail sous le soleil brûlant. Benoît est parti au bout d’une heure pour « un rendez-vous important ». Monique m’a regardé :
— Il a beaucoup de responsabilités maintenant avec son nouveau boulot à Bruxelles…
J’ai martelé les planches en silence. À midi, elle m’a servi une bière tiède et un sandwich au fromage. On a mangé en silence.
— Tu sais, François… Je sais que tu es toujours là pour moi. Je peux compter sur toi.
J’ai failli lui demander pourquoi elle ne pouvait pas compter sur Benoît aussi. Pourquoi c’était toujours moi qui devais tout porter ? Mais je me suis tu.
Le soir, en rentrant à Floreffe, j’ai trouvé Sophie assise dans le jardin avec Chloé sur les genoux. Elle ne m’a pas regardé.
— Papa ! Tu viens jouer ?
J’ai voulu dire oui mais j’étais vidé. J’ai marmonné quelque chose et je suis allé prendre une douche.
Le lendemain matin, Sophie m’attendait dans la cuisine.
— François, il faut qu’on parle.
Je savais ce qui allait venir. Elle avait les yeux rouges.
— Je ne peux plus continuer comme ça. On n’est plus une famille. On vit dans une maison qui tombe en morceaux pendant que tu construis celle des autres…
J’ai senti la colère monter.
— Tu crois que ça me fait plaisir ? Tu crois que j’aime ça ? Mais si je dis non à ta mère, elle va me le reprocher toute sa vie !
Sophie a éclaté :
— Et moi ? Tu penses à moi ? À Chloé ? On existe encore pour toi ?
Je n’ai pas su quoi répondre. Je me suis senti minuscule.
Les jours ont passé. Monique appelait tous les deux jours pour demander un service ou donner des nouvelles de Benoît : « Il va peut-être acheter une maison à Lasne ! » Toujours plus loin de nous.
Un soir d’orage, alors que je colmatais une fuite dans notre grenier avec des seaux et des torchons, Chloé est venue me voir avec sa poupée cassée.
— Papa, tu peux réparer ?
J’ai regardé ses grands yeux tristes et j’ai compris que je n’avais rien construit d’autre que des murs entre moi et ceux que j’aimais vraiment.
Le lendemain matin, j’ai appelé Monique.
— Je ne viendrai plus le week-end prochain. Ni les suivants. J’ai ma propre maison à réparer.
Un silence glacial a suivi.
— Ah bon… Eh bien… Fais comme tu veux.
J’ai raccroché en tremblant mais soulagé.
Ce soir-là, j’ai pris Chloé dans mes bras et j’ai promis à Sophie qu’on allait refaire la toiture ensemble, même si ça devait prendre des mois.
Mais parfois je me demande : pourquoi est-ce si difficile de dire non à ceux qui nous prennent tout sans jamais rien donner en retour ? Et vous… jusqu’où iriez-vous par loyauté familiale ?