Le train vers une nouvelle vie
— Tu rentres encore tard, Luc ?
Ma voix tremblait, même si je faisais tout pour la rendre neutre. Il était 6h42, le soleil peinait à traverser les rideaux gris de notre appartement du quartier Outremeuse à Liège. Luc, mon mari depuis douze ans, enfilait déjà sa veste, les yeux fuyants.
— J’ai du boulot au chantier, Aurore. On termine le gros œuvre à Seraing. Je rentrerai pour le souper, promis.
Je n’ai pas répondu. J’ai juste observé la porte se refermer derrière lui, le bruit sec du verrou qui résonnait comme un point final. Depuis des semaines, Luc rentrait de plus en plus tard. Il sentait l’alcool, parfois le parfum d’une autre. Mais ce matin-là, c’était différent. J’ai senti que quelque chose allait se briser.
Je me suis laissée tomber sur la chaise de la cuisine, face à la table couverte de miettes de pain et de factures impayées. Mon regard s’est posé sur la photo de notre mariage, prise devant l’Hôtel de Ville de Liège. Nous étions jeunes, naïfs, pleins d’espoir. Aujourd’hui, je n’étais plus sûre de reconnaître la femme souriante sur cette photo.
Le téléphone a vibré. Un message de ma sœur, Sophie :
« Maman a encore fait une crise cette nuit. Tu pourrais passer ? Je dois aller bosser. »
J’ai soupiré. Maman vivait seule à Flémalle depuis la mort de papa. Elle perdait la mémoire, mélangeait les prénoms, oubliait d’éteindre le gaz. Sophie et moi nous relayions pour l’aider, mais c’était surtout moi qui finissais par tout porter.
J’ai attrapé mon sac et suis sortie dans la rue humide. Le tram était bondé, comme chaque matin. Des étudiants de l’ULiège riaient fort, un homme lisait La Meuse, une vieille dame tricotait en silence. J’avais l’impression d’être invisible au milieu d’eux.
Chez maman, l’odeur de soupe froide m’a accueillie. Elle était assise dans son fauteuil, regardant fixement la télévision éteinte.
— Bonjour maman…
Elle a tourné vers moi un visage perdu.
— Aurore ? C’est toi ?
J’ai souri faiblement et me suis accroupie devant elle.
— Oui, c’est moi. Comment tu te sens aujourd’hui ?
Elle a haussé les épaules.
— Je crois que ton père va rentrer bientôt… Il m’a promis d’aller chercher du pain à la boulangerie.
Mon cœur s’est serré. Papa était mort depuis trois ans.
— Maman… Papa n’est plus là, tu te souviens ?
Elle a détourné les yeux, vexée ou triste, je ne savais pas trop. J’ai rangé un peu l’appartement, vérifié le gaz, préparé du café. Pendant que je nettoyais la table, elle a murmuré :
— Tu es malheureuse avec Luc, hein ?
Je me suis figée.
— Pourquoi tu dis ça ?
— Je le vois dans tes yeux… Tu ressembles à moi quand ton père a commencé à rentrer tard.
J’ai voulu protester mais les mots sont restés coincés dans ma gorge. Maman avait raison. Depuis des mois, Luc et moi n’étions plus que deux étrangers partageant un toit.
En rentrant chez moi ce soir-là, j’ai trouvé Luc assis dans le salon, une bière à la main. Il fixait le mur comme s’il cherchait une issue.
— On doit parler, ai-je dit doucement.
Il a soupiré bruyamment.
— Pas ce soir, Aurore… Je suis crevé.
Mais j’ai insisté.
— Tu me mens depuis des semaines. Tu crois que je ne vois rien ? L’odeur sur tes vêtements… Les messages sur ton téléphone…
Il a posé sa bière avec colère.
— Arrête ! Tu veux vraiment savoir ? Oui, je vois quelqu’un d’autre ! Et alors ? Tu crois que c’est facile avec toi ? Toujours fatiguée, toujours à courir chez ta mère !
Ses mots m’ont giflée plus fort qu’un coup de poing. J’ai senti mes jambes trembler.
— Je fais ce que je peux… Tu sais très bien que maman ne va pas bien…
Il a haussé les épaules.
— Et moi alors ? J’existe encore pour toi ?
Un silence lourd est tombé entre nous. J’ai ramassé mes affaires et suis sortie sans savoir où aller. J’ai marché longtemps dans les rues de Liège, sous la pluie fine qui collait mes cheveux à mon visage.
Je me suis retrouvée devant la gare des Guillemins. Les trains arrivaient et repartaient sans cesse, emmenant des inconnus vers Bruxelles, Namur ou Arlon. J’ai eu envie de monter dans l’un d’eux et de disparaître.
Mon téléphone a sonné : un appel de Sophie.
— Aurore ? Où tu es ? Maman a fait une chute… Elle est à l’hôpital de MontLégia…
J’ai couru jusqu’à l’arrêt de bus, le cœur battant à tout rompre. À l’hôpital, Sophie m’attendait dans le couloir blanc et froid.
— Elle s’est fracturé le poignet… Les médecins disent qu’elle ne pourra plus vivre seule.
J’ai senti le poids du monde s’abattre sur mes épaules.
— On va devoir trouver une maison de repos… Mais comment on va payer ça ?
Sophie a baissé les yeux.
— Je peux pas t’aider beaucoup… Avec les enfants et mon boulot à la crèche…
J’ai hoché la tête en silence. Encore une fois, tout reposait sur moi.
Cette nuit-là, seule dans mon lit vide, j’ai pleuré toutes les larmes de mon corps. J’avais perdu Luc, ma mère perdait la tête et ma sœur se déchargeait sur moi. Je me sentais prisonnière d’une vie qui n’était plus la mienne.
Le lendemain matin, j’ai pris une décision folle : j’allais partir. Juste quelques jours pour respirer. J’ai acheté un billet de train pour Ostende. Sur le quai des Guillemins, mon cœur battait fort dans ma poitrine. Le train est arrivé dans un souffle chaud et j’y suis montée sans me retourner.
Dans le wagon presque vide, j’ai regardé défiler les paysages wallons : les terrils noirs du Pays Noir, les prairies humides du Hainaut, les éoliennes tournant lentement sous le ciel bas. Pour la première fois depuis longtemps, j’ai senti une étincelle d’espoir au fond de moi.
À Ostende, j’ai marché sur la plage déserte face à la mer grise du Nord. Le vent fouettait mon visage mais je me sentais vivante. J’ai repensé à maman, à Luc, à Sophie… À tout ce que j’avais sacrifié pour eux sans jamais penser à moi-même.
Le soir venu, j’ai appelé Luc.
— Je ne rentrerai pas ce soir… Ni demain peut-être… J’ai besoin de temps pour réfléchir à ce que je veux vraiment.
Il est resté silencieux un long moment avant de murmurer :
— Je comprends… Prends soin de toi.
J’ai raccroché en pleurant mais avec un étrange sentiment de liberté.
Aujourd’hui encore, je ne sais pas ce que l’avenir me réserve. Mais je sais une chose : il n’est jamais trop tard pour prendre le train vers une nouvelle vie.
Est-ce qu’on a tous droit à ce second départ ? Ou bien faut-il accepter de rester prisonnier des rails tracés par les autres ?