Entre les murs de Liège : une nuit qui a tout changé
— Tu crois qu’on aurait dû rester à la maison ?
La voix d’Élodie tremblait à peine, mais je sentais la tension dans l’air. On marchait côte à côte sur le trottoir humide de la rue Saint-Gilles, les pavés luisants sous la lumière blafarde des lampadaires. Il était presque vingt-trois heures, et Liège semblait retenir son souffle. J’ai serré la main d’Élodie un peu plus fort.
— Arrête, Élo, c’est juste un dîner chez Maureen. On va pas se faire attaquer pour une lasagne maison.
J’essayais de plaisanter, mais au fond de moi, une inquiétude sourde me rongeait. Depuis quelques semaines, la ville semblait différente. Plus nerveuse. Les journaux parlaient de cambriolages, de bagarres entre jeunes. Mais on était ensemble, et je voulais croire que rien ne pouvait nous arriver.
On a tourné à gauche au coin de la rue. Le silence s’est épaissi. J’ai senti Élodie ralentir.
— Aurélien… regarde là-bas.
Deux silhouettes se détachaient devant nous, adossées à la façade d’une vieille maison. L’un d’eux a jeté sa cigarette au sol en nous voyant approcher. J’ai senti mon cœur cogner dans ma poitrine.
— Bonsoir, les amoureux ! Vous avez pas une clope ?
Le ton était faussement léger. J’ai secoué la tête.
— Désolé, on fume pas.
L’autre gars s’est approché d’Élodie, trop près. Elle s’est crispée. J’ai voulu m’interposer, mais il m’a poussé d’un geste brusque.
— Hé, doucement !
Tout est allé très vite. Un éclat métallique, un cri d’Élodie, puis le froid du trottoir contre ma joue. Je me suis relevé en titubant. Ils étaient partis. Élodie pleurait, sa main tremblante couverte de sang.
On a couru jusqu’à l’immeuble de Maureen. Elle nous a ouvert en pyjama, les yeux écarquillés.
— Qu’est-ce qui s’est passé ?
J’ai bredouillé quelque chose d’incompréhensible pendant qu’elle appelait une ambulance. Les minutes suivantes sont floues : les gyrophares bleus, les questions des policiers, le visage blême de mes parents arrivant à l’hôpital.
Élodie s’en est sortie avec quelques points de suture et un traumatisme qui allait durer bien plus longtemps que ses blessures physiques. Moi, j’ai eu l’impression de perdre pied dans ma propre vie.
Les semaines qui ont suivi ont été un cauchemar silencieux. Élodie ne voulait plus sortir après la tombée de la nuit. Je faisais des cauchemars où je revivais la scène encore et encore. Mes parents voulaient que je porte plainte, que je « fasse quelque chose ». Mais à quoi bon ? Les policiers avaient pris nos dépositions, mais ils n’avaient rien retrouvé.
Un soir, alors que je rentrais chez mes parents à Seraing pour le week-end, mon père m’a pris à part dans la cuisine.
— Tu comptes rester comme ça longtemps ? Tu vas pas te laisser bouffer par ces voyous !
J’ai haussé les épaules.
— Qu’est-ce que tu veux que je fasse ?
Il a frappé du poing sur la table.
— Tu dois te battre ! Pas seulement pour toi, pour Élodie aussi !
Mais moi, je ne savais plus comment me battre. J’avais l’impression que tout ce que je faisais empirait les choses. Élodie s’éloignait de moi ; elle disait qu’elle avait besoin d’espace pour « digérer » ce qui s’était passé. Ma mère me couvait du regard comme si j’étais redevenu un enfant fragile.
À l’université de Liège, j’avais du mal à me concentrer sur mes cours d’histoire contemporaine. Les visages de mes camarades me semblaient étrangers. Même Maureen, qui essayait de me réconforter avec ses blagues et ses gaufres maison, ne parvenait plus à me faire sourire.
Un soir d’automne, alors que la pluie battait contre les vitres de mon kot, j’ai reçu un message d’Élodie :
« Je crois qu’on devrait faire une pause. Je t’aime mais j’ai besoin de me retrouver seule. »
J’ai relu ces mots des dizaines de fois. J’ai voulu lui répondre, lui dire que j’étais là pour elle, qu’on pouvait traverser ça ensemble. Mais je n’ai rien écrit.
Les jours sont devenus des semaines. J’ai arrêté d’aller en cours. Ma mère m’appelait tous les soirs ; parfois je répondais, parfois non. Mon père m’a proposé de venir travailler avec lui à l’usine sidérurgique où il était chef d’équipe.
— Ça te remettra les idées en place !
J’y suis allé un matin glacial de novembre. L’odeur du métal chaud et le vacarme des machines m’ont rappelé mon enfance quand il m’emmenait voir « comment on fabrique la vraie Belgique », disait-il fièrement.
Mais ce jour-là, tout me semblait gris et sans issue.
Un midi, alors que je mangeais seul dans le réfectoire, un collègue m’a demandé :
— T’es nouveau ? T’as pas l’air dans ton assiette…
Je lui ai raconté vaguement ce qui s’était passé. Il a hoché la tête avec gravité.
— Tu sais… ici à Liège, on croit qu’on est forts parce qu’on bosse dur et qu’on boit des Jupiler après le boulot… Mais parfois faut accepter qu’on est cassés à l’intérieur aussi.
Ses mots m’ont touché plus que je ne voulais l’admettre.
Petit à petit, j’ai recommencé à sortir un peu. J’allais au marché du dimanche matin sur la place du Marché ; j’écoutais les vieux discuter politique autour d’un café liégeois ; je regardais les enfants courir après les pigeons devant l’Opéra Royal.
Un jour de décembre, j’ai croisé Élodie par hasard devant la gare des Guillemins. Elle avait changé : ses cheveux étaient plus courts, son regard plus dur mais aussi plus lumineux.
— Salut Aurélien…
On a marché ensemble jusqu’au parc d’Avroy sans vraiment savoir quoi se dire. Finalement elle a brisé le silence :
— Je voulais te dire merci… Même si tout ça a été horrible… tu as été là pour moi cette nuit-là.
J’ai senti mes yeux me piquer.
— Je suis désolé…
Elle a posé sa main sur mon bras.
— Ce n’est pas ta faute.
On s’est quittés sans promesse ni rancœur. Juste deux jeunes adultes marqués par une nuit trop sombre pour leur âge.
Aujourd’hui encore, quand je passe devant ce coin de rue à Liège où tout a basculé, je sens mon cœur se serrer. Mais j’avance. J’ai repris mes études ; j’aide parfois mon père à l’usine ; Maureen m’invite toujours à dîner le dimanche soir.
Je me demande souvent : combien de vies changent en une seconde sur un trottoir mouillé ? Et vous… avez-vous déjà eu peur de ne plus jamais être le même après une nuit ordinaire ?