Une semaine de mariage, une vie de regrets : Mon histoire wallonne
— Tu veux vraiment faire ça, Benoît ? Tu veux vraiment qu’on divorce… maintenant ?
Ma voix tremblait, résonnant dans la petite cuisine de notre appartement à Outremeuse. Les murs, encore décorés des guirlandes du mariage, semblaient se resserrer autour de moi. Benoît, assis sur la chaise en bois branlante héritée de sa grand-mère, ne leva même pas les yeux de son GSM.
— Aurélie, c’est mieux comme ça. On s’est trompés. On a voulu croire à un truc qui n’existe pas.
Je sentis mes jambes fléchir. Une semaine. Sept jours à peine depuis que j’avais dit oui devant nos familles, devant Dieu, devant tout Liège réuni dans l’église Saint-Pholien. Je repensais à ma mère, Monique, qui avait pleuré de joie ce jour-là. À mon père, Luc, qui m’avait serrée dans ses bras en me disant : « T’as fait le bon choix, ma fille. »
Mais là, dans cette cuisine qui sentait encore le café du matin et la bière renversée d’hier soir, tout s’effondrait.
— Tu veux qu’on explique quoi à nos parents ? À nos amis ?
Benoît haussa les épaules. Il avait toujours eu ce détachement qui me fascinait autant qu’il m’agaçait.
— On leur dira la vérité. Que c’était une erreur. Que t’es pas faite pour vivre avec moi.
Je crus que mon cœur allait exploser. Je me revoyais encore, il y a trois ans, tomber amoureuse de lui sur les marches de la gare des Guillemins. Il m’avait offert un paquet de frites et m’avait dit : « T’es belle quand tu souris avec de la mayo sur la joue. »
Mais aujourd’hui, il n’y avait plus rien de drôle.
— Tu sais quoi ? T’es lâche, Benoît ! T’es même pas capable de regarder ce que t’es en train de faire !
Il se leva brusquement, sa chaise raclant le carrelage.
— Arrête ! Arrête avec tes grands drames ! On n’est pas dans Plus Belle la Vie ici !
Je me mis à pleurer. Pas ces petites larmes discrètes qu’on essuie vite fait du revers de la main. Non. Des sanglots bruyants, incontrôlables. J’avais honte. J’avais mal. Et surtout, j’étais en colère.
Le soir même, j’ai appelé ma mère. Elle a tout de suite compris à ma voix.
— Qu’est-ce qu’il t’a fait ?
— Rien… C’est fini, maman. Il veut divorcer.
Un silence lourd s’est installé. Puis elle a soupiré.
— Je t’avais dit que ce garçon n’était pas pour toi…
J’ai raccroché sans répondre. Je savais qu’elle allait prévenir toute la famille avant même que je ne puisse respirer à nouveau.
Le lendemain matin, mon père est venu frapper à ma porte avec une boîte de tartes au riz et son vieux pull du Standard.
— Viens chez nous quelques jours. Ici, tu vas devenir folle.
J’ai accepté. J’avais besoin d’air, de retrouver les odeurs familières du jardin familial à Seraing, du café filtre et des gaufres du dimanche matin.
Mais rien n’était pareil. Ma sœur Julie me lançait des regards en coin, chuchotant avec sa copine Sophie :
— Tu te rends compte ? Une semaine ! Même mamie Germaine a tenu trois mois avec papy alors qu’il buvait comme un trou !
Je voulais disparaître. J’avais l’impression d’être la honte du village. Au marché, les voisines me regardaient avec pitié ou curiosité malsaine.
— Alors Aurélie, t’es déjà revenue ? Il est où ton mari ?
Je répondais par des sourires forcés et des excuses bidon : « Il travaille beaucoup… » Mais tout le monde savait.
Un soir, alors que je tournais en rond dans ma chambre d’ado redevenue prison, mon père est venu s’asseoir au bord du lit.
— Tu sais… ta mère et moi… on n’a pas toujours été heureux non plus. Mais on s’est battus. Peut-être que t’as abandonné trop vite ?
Je me suis redressée d’un bond.
— Abandonné ?! Papa, c’est lui qui veut partir ! C’est lui qui dit que je suis pas faite pour lui !
Il a baissé les yeux.
— Peut-être qu’il a ses raisons…
J’ai éclaté :
— C’est ça ! Défends-le ! Comme tout le monde ici !
Je suis sortie en claquant la porte. J’ai marché longtemps dans les rues sombres de Seraing, croisant des jeunes qui traînaient devant la friterie Chez Mario, des vieux qui jouaient au Lotto au café du coin.
Pourquoi tout le monde me jugeait ? Pourquoi personne ne comprenait que j’avais mal ?
Quelques jours plus tard, Benoît m’a appelée.
— Faut qu’on se voie pour signer les papiers.
Sa voix était froide, distante. On s’est retrouvés chez l’avocate de sa tante à Liège. Tout était réglé en dix minutes. Un divorce express, comme un mauvais sketch sur RTL-TVI.
En sortant du cabinet, il m’a tendu une enveloppe avec nos photos de mariage.
— Tiens… Je savais pas quoi en faire.
J’ai pris l’enveloppe sans un mot. Je l’ai ouverte plus tard dans le bus 4 direction Seraing. Les images défilaient : moi en robe blanche devant l’église, Benoît qui sourit timidement, ma mère qui pleure d’émotion… J’ai eu envie de tout déchirer mais je n’ai pas pu.
Les semaines ont passé. J’ai essayé de reprendre une vie normale : boulot à la crèche communale, sorties avec mes copines au Carré le samedi soir… Mais rien n’avait le même goût.
Un soir d’automne, alors que je rentrais sous la pluie battante, j’ai croisé Benoît devant le Delhaize du centre-ville. Il était avec une autre fille — brune, grande, élégante — rien à voir avec moi.
Nos regards se sont croisés une seconde. Il a détourné les yeux et a continué son chemin sans un mot.
Ce soir-là, j’ai compris que tout était vraiment fini.
J’ai pleuré encore une fois — mais cette fois-ci c’était différent. C’était comme si je faisais enfin le deuil de cette histoire impossible.
Aujourd’hui, un an plus tard, je vis toujours à Seraing chez mes parents. J’essaie de reconstruire quelque chose — une confiance en moi, une envie d’aimer à nouveau peut-être… Mais j’ai peur. Peur du regard des autres, peur d’échouer encore.
Parfois je me demande : est-ce qu’on peut vraiment recommencer à zéro après avoir tout perdu ? Est-ce que les blessures finissent par guérir ou est-ce qu’on apprend juste à vivre avec ? Qu’en pensez-vous ?