Entre les murs de Liège : l’ombre de Bartek

« Arrête, Quentin, tu ne comprends pas ! Tu ne peux pas laisser ta sœur faire ça ici ! »

Ma voix tremblait, résonnant dans la petite cuisine de notre kot, rue Saint-Gilles à Liège. Quentin, les bras croisés, me fixait avec ce mélange d’agacement et de défi qui me faisait toujours sortir de mes gonds.

« C’est juste un jeu, Maxime. Elle a quinze ans, elle veut s’amuser avec ses copines. Tu vas pas faire ton vieux rabat-joie ! »

Mais je savais, au fond de moi, que ce n’était pas qu’un jeu. Depuis que j’étais arrivé à Liège pour mes études en psychologie, j’avais vu trop de choses étranges dans ces vieux immeubles. Et puis, il y avait ce froid qui s’installait parfois sans raison dans notre appartement, ce courant d’air glacial qui semblait venir d’ailleurs.

Nos deux autres colocataires, Arnaud et Mehdi, étaient assis sur le canapé, silencieux. Arnaud triturait nerveusement son paquet de cigarettes, Mehdi fixait le sol. Personne n’osait vraiment prendre parti.

Le soir même, la sœur de Quentin est arrivée avec ses deux amies. Elles riaient fort, insouciantes. Je les ai observées préparer leur planche Ouija artisanale sur la table du salon. J’ai voulu partir, mais quelque chose m’a retenu. Peut-être la peur de ce qui allait arriver.

« On va appeler Bartek ! » a lancé l’une des filles en riant.

Bartek. Un prénom qui ne sonnait pas belge. Je me suis demandé d’où il venait. Mais elles semblaient sûres d’elles, comme si elles savaient déjà à qui elles voulaient parler.

La séance a commencé dans une atmosphère étrange. Les bougies vacillaient, l’air était lourd. J’ai vu la goutte se déplacer lentement sur la planche. Les filles ont pâli.

« Bartek… tu es là ? »

La goutte a glissé vers le « Oui ». Un courant d’air glacial a traversé la pièce. J’ai senti mes poils se hérisser.

« Il dit qu’il devait aller au ciel… mais il est resté coincé ici… »

La voix de la sœur de Quentin tremblait. Les autres filles se sont regardées, paniquées.

« Arrêtez ! On arrête tout ! » ai-je crié.

Mais c’était trop tard. Depuis cette nuit-là, quelque chose avait changé dans notre kot.

Les jours suivants, tout est devenu étrange. Arnaud s’est mis à faire des cauchemars terribles. Il se réveillait en hurlant le nom de Bartek. Mehdi a commencé à parler tout seul dans sa chambre. Quentin faisait semblant que tout allait bien, mais je le voyais jeter des regards inquiets autour de lui.

Un soir, alors que je rentrais tard de la bibliothèque, j’ai trouvé la porte du kot grande ouverte. À l’intérieur, un froid polaire régnait. J’ai entendu des chuchotements venant du salon.

« Bartek… laisse-nous tranquilles… on ne voulait pas te déranger… »

C’était la voix d’Arnaud. Il était assis par terre, les yeux écarquillés, fixant un point invisible devant lui.

J’ai couru vers lui et l’ai secoué.

« Arnaud ! Réveille-toi ! Ce n’est pas réel ! »

Mais il ne répondait pas. Mehdi est arrivé derrière moi, livide.

« Il parle avec lui depuis une heure… Il dit qu’il ne peut plus dormir… que Bartek le suit partout… »

J’ai senti la panique monter en moi. J’ai appelé Quentin, qui est arrivé en courant avec sa sœur.

« C’est ta faute ! » ai-je hurlé à sa sœur. « Tu as ramené ça ici ! Tu te rends compte ?! »

Elle s’est effondrée en larmes. Quentin m’a repoussé violemment.

« Arrête Maxime ! Ce n’est qu’une histoire ! Tu veux quoi ? Qu’on appelle un prêtre ?! On est en 2020, pas au Moyen Âge ! »

Mais rien n’y faisait. Les phénomènes continuaient : objets déplacés, bruits étranges la nuit, ombres furtives dans le couloir.

Un matin, Mehdi a disparu. Son lit était vide, sa valise envolée. Il n’a laissé qu’un mot griffonné : « Je ne peux plus rester ici. Bartek ne me lâche pas. Pardon. »

Nous avons prévenu sa famille à Charleroi. Sa mère est venue en pleurant chercher ses affaires.

Les semaines ont passé dans une tension insupportable. Arnaud a quitté le kot à son tour pour retourner chez ses parents à Namur. Il ne répondait plus à nos messages.

Il ne restait plus que Quentin et moi. Sa sœur ne venait plus jamais.

Un soir d’orage, alors que je croyais être seul dans l’appartement, j’ai entendu des pas dans le couloir. J’ai ouvert la porte de ma chambre : personne.

Mais sur la table du salon trônait la planche Ouija, couverte de poussière. Et sur la planche, écrit au feutre noir : « Merci de m’avoir écouté. Je peux partir maintenant. Bartek. »

J’ai éclaté en sanglots. Toute la tension accumulée est sortie d’un coup.

Quentin est rentré peu après et m’a trouvé prostré sur le canapé.

« C’est fini maintenant ? Tu crois qu’on va pouvoir vivre normalement ? »

Je n’ai pas su quoi répondre.

Quelques mois plus tard, nous avons tous quitté ce kot maudit pour poursuivre nos vies ailleurs : Quentin à Bruxelles pour son stage chez Proximus ; moi à Mons pour un master en criminologie ; Arnaud et Mehdi ont coupé les ponts avec nous.

Parfois je repense à cette année-là et je me demande : était-ce vraiment Bartek ou juste nos peurs d’étudiants fatigués et stressés ? Est-ce qu’on peut vraiment tourner la page sur ce qu’on ne comprend pas ?

Et vous… avez-vous déjà vécu quelque chose qu’aucune raison ne peut expliquer ?