Sous le même toit : l’ombre de Staś
— Tu vas encore sortir ce soir, Benoît ? Tu pourrais au moins prévenir quand tu rentres à pas d’heure !
La voix de ma mère résonnait dans le couloir étroit de notre maison à Grivegnée. J’avais 20 ans, j’étudiais la psychologie à l’ULiège, et je vivais encore chez mes parents, comme beaucoup de jeunes ici. Mais ce soir-là, je n’avais pas envie de rentrer tôt. J’avais rendez-vous avec mes voisins : Arnaud, Thomas et Julien. Trois frères, trois caractères, mais une amitié solide qui s’était tissée au fil des années.
Je claquai la porte derrière moi sans répondre. Dehors, la pluie fine typique de novembre s’infiltrait sous mon col. J’aimais ces soirées où l’on se retrouvait tous les quatre dans leur salon, entre bières Jupiler et discussions sur tout et rien. Mais ce soir-là, il y avait quelque chose de différent dans l’air.
Quand j’arrivai chez eux, Zosia, la petite sœur de Thomas, était là avec deux copines. Elles avaient étalé un vieux drap sur la table basse et griffonné des lettres dessus. Une planche ouija artisanale. Je me moquai gentiment :
— Vous croyez vraiment à ces conneries ?
Zosia me lança un regard noir. Elle avait 17 ans, mais elle savait déjà imposer le respect.
— Si t’as peur, tu peux sortir, Benoît.
Les garçons rirent. Je haussai les épaules et m’assis avec eux. La séance commença dans un mélange de nervosité et d’excitation adolescente. Les doigts posés sur un verre retourné, nous posâmes la question rituelle :
— Esprit, es-tu là ?
Au début, rien. Puis le verre glissa lentement vers le « O ». Les filles gloussèrent. Moi, je restais sceptique. Mais quand le prénom « Staś » fut épelé, un froid étrange s’abattit sur la pièce.
— Qui es-tu ? demanda Zosia d’une voix tremblante.
Le verre bougea encore : « Je suis perdu ».
Un silence pesant s’installa. Arnaud tenta de détendre l’atmosphère :
— Bon, on arrête les conneries ?
Mais Zosia insista. Elle voulait savoir pourquoi Staś était perdu. Le verre raconta alors une histoire décousue : un petit garçon mort il y a longtemps, qui cherchait sa maman.
Cette nuit-là, je rentrai chez moi avec un malaise que je n’arrivais pas à expliquer. Je fis des cauchemars où un enfant aux yeux vides me fixait depuis le coin de ma chambre.
Les jours suivants, tout changea entre nous. Julien devint taciturne, Thomas s’énerva pour un rien, Arnaud fit des blagues de plus en plus noires. Zosia semblait hantée ; elle passait son temps à dessiner des silhouettes d’enfants dans ses cahiers.
Un soir, alors que je révisais pour mes examens de janvier, j’entendis frapper à ma fenêtre. C’était Thomas, trempé jusqu’aux os.
— Benoît… Il faut que tu viennes. C’est Zosia… Elle ne va pas bien du tout.
Je traversai la rue en courant. Dans leur salon, Zosia était recroquevillée sur le canapé, les yeux rouges de larmes.
— Il est là… Il ne veut plus partir…
Sa mère essayait de la calmer, mais rien n’y faisait. Elle répétait sans cesse le prénom « Staś » comme une prière ou une malédiction.
La tension monta d’un cran dans la famille. Les parents accusaient les garçons d’avoir laissé traîner leur sœur dans des histoires malsaines. Les disputes éclataient pour un oui ou pour un non. Un soir, j’assistai à une scène violente :
— Tu n’es qu’un irresponsable ! cria leur père à Thomas. Tu entraînes ta sœur dans tes conneries !
Thomas claqua la porte et disparut toute la nuit. Julien se renferma sur lui-même ; il arrêta même d’aller en cours.
Moi aussi, je sentais quelque chose changer en moi. Je faisais des rêves étranges où je me retrouvais dans une maison inconnue, poursuivi par des rires d’enfants qui se muaient en cris déchirants.
Un matin, alors que j’attendais le bus 4 pour aller à l’université, Arnaud m’appela :
— Benoît… Zosia a disparu.
La police fut appelée. On fouilla le quartier, les parcs alentours. Les parents étaient effondrés ; la mère de Zosia répétait en boucle :
— Ce n’est pas possible… Pas ma fille…
Après deux jours d’angoisse insoutenable, on retrouva Zosia dans une vieille cabane près du terril de Saint-Nicolas. Elle était prostrée mais saine et sauve. Elle murmurait encore le prénom « Staś ».
Les semaines suivantes furent un calvaire pour toute la famille. Les garçons se disputaient sans cesse ; Arnaud voulait tout oublier, Thomas voulait comprendre ce qui s’était passé, Julien refusait d’en parler.
Un soir d’hiver, alors que la neige tombait sur Liège et que les décorations de Noël brillaient tristement dans les rues désertes, je reçus un message de Zosia :
« Viens chez moi ce soir. J’ai besoin de te parler. »
Je la trouvai assise devant la cheminée éteinte.
— Tu crois qu’on peut vraiment être hanté par quelque chose qu’on ne comprend pas ?
Je ne savais pas quoi répondre. Je sentais que tout cela nous avait changés à jamais.
Quelques mois plus tard, la vie reprit son cours — en apparence seulement. Les garçons finirent leurs études ; certains partirent à Bruxelles ou Namur pour travailler. Moi-même, je quittai Liège pour Louvain-la-Neuve.
Mais chaque fois que je repense à cette période, je sens encore ce froid dans mon dos et j’entends la voix de Zosia murmurer :
— Il est là… Il ne veut plus partir…
Aujourd’hui encore, je me demande : avons-nous vraiment laissé quelque chose derrière nous ce soir-là ? Ou bien est-ce que certaines blessures ne cicatrisent jamais vraiment ? Qu’en pensez-vous ?