Le fromage de la meilleure amie de maman

— Encore ce fromage, Tatie Hélène ? Tu veux tuer quelqu’un ou quoi ?

J’ai lancé la phrase sans réfléchir, la voix tremblante de colère et d’ironie. L’odeur âcre du Herve envahissait déjà la cuisine, s’infiltrant dans les rideaux, dans les murs, jusque dans mes vêtements. Maman a levé les yeux au ciel, comme si elle priait pour que la terre s’ouvre et engloutisse la table, le fromage et Tatie Hélène avec.

— Anne-Sophie, un peu de respect ! C’est grâce à Hélène que j’ai pu garder mon boulot à la bibliothèque quand ils ont voulu me virer, tu te souviens ?

Je me suis contentée de hausser les épaules. Je n’avais que seize ans, mais j’avais déjà compris que dans notre maison de Liège, les alliances étaient fragiles et les rancœurs tenaces. Tatie Hélène était là depuis toujours, ou du moins depuis que je pouvais m’en souvenir. Elle débarquait sans prévenir, avec ses sacs en plastique Delhaize remplis de victuailles étranges, ses histoires de jeunesse à Charleroi et ses conseils dont personne ne voulait vraiment.

Papa disait toujours :

— Si Hélène n’existait pas, il faudrait l’inventer… pour mieux l’éviter.

Mais il ne disait rien quand elle lui apportait des bières trappistes ou des gaufres de Liège encore tièdes. Même mon frère Lucas, d’habitude si discret, se plaignait :

— Elle parle trop fort. Et elle sent le fromage.

Ce soir-là, pourtant, quelque chose était différent. Tatie Hélène avait ce regard inquiet, presque suppliant. Elle posait son fromage sur la table comme on pose une offrande ou une bombe à retardement.

— J’ai besoin de vous parler…

Le silence est tombé d’un coup. Maman a posé sa tasse de café, papa a éteint la télé. Même Lucas a retiré ses écouteurs.

— Voilà… Je crois que je vais perdre mon appartement. Le propriétaire veut vendre et…

Sa voix s’est brisée. J’ai vu maman pâlir. Depuis le divorce de mes parents — ils vivaient encore sous le même toit « pour les enfants » — tout était prétexte à dispute ou à malaise. Mais là, c’était autre chose : une peur commune, une solidarité forcée.

— Tu peux rester ici le temps qu’il faut, a dit maman sans hésiter.

Papa a serré les dents. Je l’ai vu compter mentalement les jours avant l’explosion.

Les semaines suivantes ont été un enfer parfumé au fromage. Tatie Hélène s’est installée dans le salon, avec ses valises et ses souvenirs. Elle racontait ses histoires à qui voulait (ou ne voulait pas) les entendre : comment elle avait failli épouser un joueur du Standard, comment elle avait survécu à la fermeture des charbonnages, comment elle avait appris à aimer le Herve plus que la vie elle-même.

Un soir, alors que je rentrais tard du kot de ma meilleure amie Justine — pour fuir l’ambiance à la maison — j’ai surpris une dispute entre papa et maman.

— Tu ne vois pas qu’Hélène profite de toi ?
— Elle n’a personne d’autre ! Et puis elle m’a aidée quand tu étais parti chez ta sœur pendant trois mois !
— C’est pas une raison pour qu’elle s’incruste !

J’ai claqué la porte en montant dans ma chambre. J’en avais marre de leurs disputes, marre du fromage, marre de cette maison qui sentait la tristesse et le renoncement.

Quelques jours plus tard, Lucas est venu me voir.

— Tu sais qu’Hélène pleure tous les soirs ?
— Et alors ? On pleure tous ici.
— Non… Elle dit qu’elle regrette d’être venue. Qu’elle gâche tout.

J’ai senti une boule dans ma gorge. Je n’aimais pas Tatie Hélène. Mais je n’aimais pas non plus l’idée qu’on puisse se sentir de trop chez nous. J’ai repensé à toutes les fois où elle m’avait défendue devant maman, où elle m’avait glissé un billet pour aller au cinéma quand je n’osais pas demander à mes parents.

Un samedi matin, alors que tout le monde dormait encore, je suis descendue dans la cuisine. Tatie Hélène était là, assise devant une tartine dégoulinante de fromage.

— Tu veux goûter ?

J’ai hésité. Puis j’ai croqué dans la tartine. Le goût était fort, piquant, presque insupportable… mais il y avait quelque chose de réconfortant aussi.

— Tu sais… Quand j’étais petite, ma mère disait toujours que le fromage fort chasse les mauvais esprits. Peut-être qu’il faudrait en mettre partout ici…

Elle a souri tristement. J’ai souri aussi.

Ce jour-là, j’ai décidé d’essayer de comprendre Tatie Hélène. Je lui ai posé des questions sur sa jeunesse à Charleroi, sur ses amours ratés, sur ses rêves abandonnés dans un appartement trop petit pour contenir ses espoirs. Elle m’a parlé de solitude, de peur de vieillir seule, de cette impression d’être un fardeau même pour ceux qu’on aime.

Peu à peu, l’ambiance à la maison a changé. Papa a fini par accepter la présence d’Hélène — surtout quand elle lui a appris à préparer des boulets liégeois « comme au bistrot ». Lucas lui demandait conseil pour draguer une fille de sa classe. Maman semblait plus légère aussi, comme si partager ses soucis avec son amie lui permettait enfin de respirer.

Mais tout n’était pas réglé pour autant. Un soir d’orage, alors que la pluie battait contre les vitres et que l’odeur du fromage semblait plus forte que jamais, papa a explosé :

— On ne peut pas continuer comme ça ! On étouffe tous ici !

Maman a fondu en larmes. Tatie Hélène s’est levée sans un mot et a commencé à rassembler ses affaires.

— Non ! ai-je crié. On ne peut pas te laisser partir comme ça !

Lucas m’a soutenue du regard. Pour la première fois depuis longtemps, on était tous ensemble contre la tempête.

Finalement, c’est papa qui a cédé le premier.

— Reste… Mais il faut qu’on trouve une solution pour vivre tous ensemble sans se marcher dessus.

On a réorganisé la maison : Tatie Hélène a eu une vraie chambre (la pièce où papa stockait ses outils), on a instauré des soirées sans fromage (sauf exception), et chacun avait droit à son moment de tranquillité.

Petit à petit, on a appris à vivre avec nos différences — et nos odeurs respectives. Tatie Hélène est devenue plus qu’une invitée : elle était un membre de la famille à part entière.

Des années plus tard, quand j’ai quitté Liège pour aller étudier à Louvain-la-Neuve, c’est Tatie Hélène qui m’a accompagnée en train. Elle m’a glissé un petit morceau de Herve dans mon sac :

— Pour que tu n’oublies jamais d’où tu viens…

Aujourd’hui encore, chaque fois que je sens l’odeur du fromage fort dans une cuisine ou un marché wallon, je pense à elle — à tout ce qu’elle nous a appris sur l’amour imparfait et la famille choisie.

Est-ce qu’on peut vraiment choisir sa famille ? Ou bien ce sont les hasards — et les odeurs — qui décident pour nous ?