Là où personne ne se perd
— Tu crois qu’il va revenir, Hélène ?
La voix de maman résonne dans la cuisine, rauque, comme si chaque mot lui arrachait un morceau de gorge. Je serre la tasse de café entre mes mains gelées, le regard fixé sur la fenêtre embuée. Dehors, la pluie tambourine sur les pavés de notre petite rue à Namur. Neuf mois. Neuf mois qu’Arnaud n’a pas donné signe de vie.
Je n’ai plus la force de répondre. À quoi bon ? Chaque matin, c’est la même question, le même silence qui s’installe après. Je me souviens du premier jour, quand il n’est pas rentré. Papa avait fait le tour du quartier, frappant à toutes les portes :
— Vous n’auriez pas vu mon fils ? Grand, cheveux bruns, blouson bleu ?
Personne n’avait rien vu. Les gendarmes étaient venus, avaient posé des questions, fouillé sa chambre. Ils avaient trouvé son portable éteint, son portefeuille posé sur le bureau. Rien d’anormal, rien d’alarmant, disaient-ils. Il avait 22 ans, il pouvait bien partir s’il en avait envie.
Mais Arnaud n’était pas comme ça. Il ne partait jamais sans prévenir. Il avait promis de m’aider à réviser pour mes examens à l’UNamur. Il avait promis d’aller voir grand-mère à l’hôpital Sainte-Elisabeth le dimanche suivant.
J’ai arrêté de compter les jours sur le vieux calendrier accroché dans la cuisine. Au début, je faisais une croix chaque soir. Puis j’ai compté en semaines. Maintenant, je ne compte plus. Chaque jour sans nouvelle me coupe le souffle comme un vent glacial en janvier.
Papa ne parle plus beaucoup. Il s’enferme dans le garage, bricole des trucs qui ne servent à rien. Parfois, je l’entends pleurer derrière la porte. Maman, elle, tourne en rond dans la maison, nettoie déjà propre, range déjà rangé. Elle s’accroche à l’idée qu’Arnaud va revenir, qu’il va franchir la porte avec son sourire en coin et dire :
— Vous m’avez cru mort ou quoi ?
Mais il ne revient pas.
Les voisins nous évitent. Au début, ils venaient avec des tartes ou des mots maladroits : « Courage », « On pense à vous ». Maintenant ils détournent les yeux quand je passe devant chez eux pour aller à l’arrêt de bus. Je sens leur gêne, leur peur que ça leur arrive aussi.
Un soir de mars, alors que la pluie battait encore les carreaux, j’ai surpris une dispute entre mes parents.
— Tu crois qu’il est mort ? a lancé papa d’une voix blanche.
— Ne dis pas ça ! a crié maman en jetant une assiette dans l’évier.
Le bruit m’a fait sursauter dans ma chambre. J’ai serré mon oreiller contre moi et j’ai pleuré en silence. Je me suis demandé si c’était ma faute. Si j’avais été une meilleure sœur, s’il m’avait confié ses soucis…
Arnaud était différent ces derniers temps. Plus secret. Il rentrait tard du boulot chez Delhaize, sentait parfois l’alcool ou la cigarette alors qu’il ne fumait pas avant. Un soir, je l’ai entendu parler au téléphone dans le jardin :
— Non, je t’ai dit que je ne pouvais pas… C’est trop risqué…
Quand je suis sortie pour lui demander avec qui il parlait, il a sursauté et a raccroché aussitôt.
— C’était qui ?
— Personne… Un pote du foot.
Mais je savais qu’il mentait.
La police a fini par classer l’affaire : « Disparition volontaire probable ». Ils ont dit qu’il était majeur, qu’il avait sûrement voulu couper les ponts. Mais moi je sens que quelque chose cloche. J’ai fouillé son ordinateur en cachette. J’y ai trouvé des messages étranges avec un certain « Manu » :
« T’inquiète pas, on va gérer ça ensemble. »
« Faut juste que tu tiennes ta langue avec les flics. »
J’ai montré ça à papa mais il a haussé les épaules :
— C’est sûrement des conneries entre jeunes…
Mais moi j’ai peur. Peur qu’Arnaud ait été entraîné dans un truc qui le dépasse.
À l’université, je n’arrive plus à me concentrer. Mes amis essaient de me changer les idées mais je vois bien qu’ils ne savent pas quoi dire. Un jour, Julie m’a prise à part :
— Tu veux venir au cinéma ce soir ? Ça te ferait du bien…
J’ai refusé. Comment pourrais-je rire alors que mon frère est peut-être mort ?
Les semaines passent et rien ne change. Parfois je rêve d’Arnaud : il m’appelle au secours mais je n’arrive jamais à le rejoindre. Je me réveille en sueur, le cœur battant.
Un matin d’avril, une lettre arrive sans expéditeur. L’écriture est tremblante :
« Hélène,
Je suis désolé pour tout ce que je vous fais subir. Je ne peux pas revenir pour l’instant mais je pense à vous chaque jour. Dites à maman que je l’aime.
Arnaud »
Je relis la lettre cent fois. Est-ce vraiment lui ? Pourquoi ne donne-t-il pas plus d’explications ? J’apporte la lettre à la police mais ils disent que ça confirme leur théorie : « Il est vivant et il veut juste être tranquille ». Mais moi je sens que ce n’est pas si simple.
Papa s’énerve :
— S’il voulait vraiment revenir, il le ferait ! Il nous laisse crever ici !
Maman s’effondre en larmes et moi je hurle :
— Arrêtez ! Ce n’est pas de sa faute !
La maison devient un champ de bataille silencieux. Chacun souffre dans son coin.
Un soir de mai, alors que je rentre des cours sous une pluie fine, je croise Manu devant la gare de Namur. Je le reconnais tout de suite : grand, cheveux rasés, veste en cuir élimée.
— T’es Hélène ? demande-t-il en baissant la voix.
— Oui… Tu connais Arnaud ?
Il hésite puis me glisse un papier dans la main.
— Dis-lui que j’ai rien dit… Qu’il peut me faire confiance…
Je veux poser des questions mais il disparaît dans la foule.
Je rentre chez moi tremblante. Sur le papier : une adresse à Liège et un mot : « Mardi 20h ».
Je passe la nuit à hésiter. Dois-je y aller ? Et si c’était un piège ? Mais si c’est ma seule chance de retrouver Arnaud ?
Le mardi soir venu, je prends le train pour Liège sans rien dire à mes parents. Mon cœur bat si fort que j’en ai mal au ventre. L’adresse mène à un vieux café près de la Meuse. À l’intérieur, une odeur de bière et de tabac froid me prend à la gorge.
Je m’assieds dans un coin sombre et j’attends. Les minutes passent, interminables. Soudain quelqu’un s’assied en face de moi.
C’est Arnaud.
Il a maigri, ses yeux sont cernés mais c’est bien lui.
— Hélène… murmure-t-il en me prenant la main.
Je fonds en larmes.
— Pourquoi tu es parti ? Qu’est-ce qui t’arrive ?
Il baisse les yeux.
— J’ai fait une connerie… J’ai aidé Manu pour un truc… J’ai eu peur… Je pouvais pas revenir…
Je serre sa main plus fort.
— Tu dois rentrer ! Maman et papa sont en train de mourir d’inquiétude !
Il secoue la tête.
— Je peux pas… Pas encore… Mais promets-moi de leur dire que je vais bien…
Je veux protester mais il se lève déjà.
— Je t’aime petite sœur… Prends soin d’eux…
Et il disparaît dans la nuit liégeoise avant que j’aie pu le retenir.
Je rentre à Namur au petit matin, épuisée mais soulagée d’avoir revu mon frère vivant. Je raconte tout à mes parents. Maman s’effondre dans mes bras en sanglotant ; papa reste silencieux mais ses yeux brillent d’un espoir nouveau.
Depuis ce soir-là, nous avons repris goût à la vie petit à petit. Nous savons qu’Arnaud est vivant quelque part et qu’il pense à nous. Mais chaque jour reste une épreuve ; chaque bruit dans l’escalier fait battre mon cœur plus fort.
Parfois je me demande : combien de familles vivent ce cauchemar en silence ? Combien de secrets rongent nos vies sans qu’on ose les affronter ? Et vous… jusqu’où iriez-vous pour retrouver ceux que vous aimez ?