Sous la pluie de Liège : une vie entre amour et secrets
— Tu ne comprends donc jamais rien, Aurélie !
La voix de ma mère résonne encore dans la cuisine, tranchante comme un couteau. Je serre la poignée du tiroir, les jointures blanches, pour ne pas hurler à mon tour. Dehors, la pluie tambourine sur les vitres de notre maison à Seraing, comme si le ciel lui-même voulait participer à notre dispute.
— Ce n’est pas moi qui ai oublié de payer la facture d’électricité, maman !
Mon père, Luc, lève les yeux de son journal. Il ne dit rien, comme d’habitude. Son silence me blesse plus que les mots de ma mère. Je voudrais qu’il prenne ma défense, qu’il dise au moins une fois : « Laisse-la tranquille, elle fait de son mieux. » Mais il replonge dans les pages du Soir, indifférent.
Je claque la porte et sors dans la rue, sans parapluie. La pluie me colle les cheveux au visage, mais je m’en fiche. J’ai dix-sept ans et l’impression d’étouffer dans cette maison où tout le monde crie mais personne ne s’écoute. Je marche sans but jusqu’à la place Saint-Lambert, là où les bus s’arrêtent et où la ville ne dort jamais vraiment.
C’est là que je le vois. Thomas. Il est adossé contre le mur du Delhaize, une clope à la main, le regard perdu dans le vide. Il porte son vieux blouson des Standard de Liège, celui qu’il met tous les jours depuis qu’on se connaît.
— T’as encore fugué ?
Il sourit en coin. Je hausse les épaules.
— J’en peux plus à la maison. Ma mère me rend folle.
Il écrase sa cigarette et me prend la main. Sa paume est chaude malgré le froid.
— Viens chez moi. Ma mère fait des boulets à la liégeoise ce soir.
Je ris malgré moi. Chez Thomas, tout est simple. Sa mère, Chantal, m’accueille toujours avec un sourire et un bol de chocolat chaud. Parfois je rêve d’échanger ma famille contre la sienne.
Mais ce soir-là, tout bascule. En rentrant chez lui, on trouve Chantal en larmes dans la cuisine. Sur la table, une lettre ouverte et un verre de vin renversé.
— Qu’est-ce qui se passe ? demande Thomas.
Chantal essuie ses yeux et me regarde comme si j’étais sa propre fille.
— C’est ton père… Il ne rentrera pas ce soir. Il… il a quelqu’un d’autre.
Le silence tombe comme une chape de plomb. Thomas serre les poings. Je sens sa colère vibrer sous sa peau.
— Il n’a pas le droit ! hurle-t-il soudain. Pas après tout ce que tu as fait pour lui !
Chantal s’effondre sur une chaise. Je pose une main sur son épaule, maladroite.
— Je suis désolée…
Elle secoue la tête.
— Ce n’est pas ta faute, ma chérie. Mais tu sais… parfois on croit connaître les gens…
Je repense à mon propre père, à ses silences, à ses absences de plus en plus longues sous prétexte d’heures supplémentaires à l’usine Cockerill. Et si lui aussi…
Je rentre chez moi tard ce soir-là. Ma mère m’attend dans le salon, une tasse de café froid entre les mains.
— Où étais-tu ?
Je mens sans ciller :
— Chez Julie.
Elle soupire et détourne le regard vers la fenêtre.
— Ton père ne rentrera pas ce soir non plus.
Mon cœur rate un battement.
— Pourquoi ?
Elle hausse les épaules.
— Il dit qu’il a du travail…
Je monte dans ma chambre et m’effondre sur mon lit. Les larmes coulent sans bruit. Je pense à Chantal, à Thomas, à ma propre famille qui se fissure sans que je puisse rien y faire.
Les jours passent et rien ne s’arrange. Mon père rentre de moins en moins souvent. Ma mère devient une ombre qui erre dans la maison en peignoir, un mug de café toujours à la main. Je fais semblant d’aller bien au lycée Sainte-Véronique, mais mes notes chutent et mes profs commencent à s’inquiéter.
Un soir, alors que je révise dans ma chambre, j’entends des voix dans le salon. Mon père est rentré. Je descends discrètement l’escalier.
— Tu crois que je ne sais pas ? crie ma mère. Tu crois que je suis idiote ?
— Arrête avec tes soupçons ! répond mon père d’une voix lasse.
— Et cette femme ? Cette « collègue » dont tu parles tout le temps ?
Un silence lourd s’installe. Puis mon père murmure :
— Je suis désolé…
Je remonte dans ma chambre en courant. Mon monde s’écroule.
Le lendemain matin, mon père est parti avant mon réveil. Ma mère ne parle plus. Elle ne mange plus non plus. Je prends soin d’elle comme je peux : je prépare du café, je fais les courses au Carrefour Express du coin, je paie même quelques factures avec l’argent que j’ai mis de côté en gardant des enfants chez les voisins.
Thomas m’envoie des messages tous les jours : « Ça va ? », « Tu veux sortir ce soir ? », « On va au cinéma voir le dernier film belge ? » Mais je n’ai plus envie de rien.
Un samedi matin, il frappe à ma porte.
— Viens avec moi.
Je proteste :
— J’peux pas laisser maman toute seule…
Il insiste :
— Juste une heure. Fais-le pour toi.
On prend le bus 4 jusqu’à Cointe. Il m’emmène sur la colline où on voit toute la ville de Liège s’étendre sous nos pieds, grise et belle malgré tout.
— Tu sais, dit-il doucement, nos parents font leurs choix… Mais on n’est pas obligés de répéter leurs erreurs.
Je me tourne vers lui, les yeux pleins de larmes.
— Et si je deviens comme eux ? Si je fais souffrir ceux que j’aime ?
Il me prend dans ses bras.
— On fera mieux qu’eux. Ensemble.
Pour la première fois depuis des semaines, j’y crois un peu.
Mais la vie n’est jamais simple à Liège. Quelques jours plus tard, ma mère fait une tentative de suicide. J’arrive juste à temps pour appeler les secours. À l’hôpital du CHU Sart-Tilman, elle dort sous perfusion pendant deux jours entiers.
Mon père vient une fois, dépose des fleurs sur sa table de chevet et repart sans un mot pour moi.
Je m’effondre dans le couloir. Thomas me rejoint et me serre fort contre lui.
— Tu n’es pas seule, Aurélie…
Quand maman se réveille enfin, elle me regarde longtemps avant de parler :
— Pardon…
Je pleure toutes les larmes de mon corps dans ses bras fragiles.
Quelques mois passent. Ma mère va mieux grâce à une psychologue du quartier d’Outremeuse qui parle avec elle chaque semaine. Mon père a refait sa vie ailleurs ; il envoie parfois une carte postale de Namur ou d’Arlon mais je n’ouvre même plus ses lettres.
Thomas est resté près de moi malgré tout. On a passé notre bac ensemble puis on a trouvé un petit kot à deux près du quai de la Batte. On travaille tous les deux : lui comme serveur au Café Lequet, moi comme caissière au Delhaize où on s’est rencontrés il y a trois ans déjà.
Parfois je repense à cette nuit d’orage où tout a changé. Je me demande si j’aurais pu faire autrement — si j’aurais pu sauver mes parents ou empêcher leur histoire de finir ainsi.
Mais surtout… Est-ce qu’on peut vraiment échapper aux blessures de notre enfance ? Ou bien sommes-nous condamnés à porter leurs cicatrices toute notre vie ?