« Si demain il n’y a pas d’argent, on se quitte » – Une vie entre amour, famille et désillusions à Liège
« Si demain il n’y a pas d’argent, on se quitte. »
La voix d’Arnaud résonne encore dans ma tête, froide, tranchante comme une lame. Je me souviens de ce soir-là, dans notre petit appartement à Outremeuse, la pluie battant contre les vitres sales, le vieux radiateur qui toussote. Je serre la tasse de café entre mes mains tremblantes. Il ne me regarde même pas, il fixe son téléphone, les sourcils froncés.
— Tu m’as entendue, Arnaud ?
Il soupire, lève enfin les yeux vers moi. « Je ne peux pas continuer comme ça, Sophie. Tes parents… ils ne veulent rien donner pour le mariage. On fait comment ? On fait tout à crédit ? Tu veux qu’on commence notre vie ensemble avec des dettes ? »
Je sens mes joues brûler. Mes parents… Ah, mes parents. Depuis que papa a perdu son boulot à la sidérurgie, maman enchaîne les ménages chez les voisins pour payer l’électricité. Ils n’ont rien à donner, juste leur amour et leurs regrets. Mais Arnaud ne comprend pas ça. Lui, il vient d’une famille de Seraing où on ne parle que d’argent et de réussite.
— On peut juste se marier à la commune, proposer un petit repas après…
Il me coupe : « Tu veux vraiment ça ? Un mariage sans fête ? Sans famille ? Tu crois que ma mère va accepter ça ? Elle veut inviter toute la famille, même les cousins de Namur ! »
Je baisse les yeux. Je n’ai jamais aimé sa mère. Elle me regarde toujours comme si j’étais une erreur dans l’équation parfaite de la vie d’Arnaud.
La nuit tombe sur Liège. Je sors sur le balcon pour fumer une cigarette. Les lumières du pont Kennedy se reflètent sur la Meuse. J’ai envie de pleurer mais je me retiens. J’entends Arnaud parler au téléphone dans le salon :
— Oui, maman… Non, elle ne comprend pas… Oui, je lui ai dit… On verra demain.
Je rentre, il raccroche brusquement.
— Tu sais quoi ? Si demain il n’y a pas d’argent, on se quitte.
Il claque la porte de la chambre. Je reste seule avec mon angoisse.
Le lendemain matin, j’appelle ma mère en pleurant.
— Maman… Arnaud dit que si on n’a pas l’argent pour le mariage, il partira.
Elle soupire longuement.
— Ma chérie… On n’a rien. On a déjà du mal à payer le loyer ce mois-ci. Tu sais bien que ton père cherche encore du travail…
J’entends papa marmonner au fond : « On n’a jamais eu de chance dans cette famille… »
Je raccroche, le cœur en miettes.
Au boulot, à la librairie du centre-ville, je fais semblant de sourire aux clients. Mon collègue Karim me lance un regard inquiet :
— Ça va pas, Sophie ?
Je secoue la tête.
— Problèmes de famille…
Il hoche la tête avec compassion. Lui aussi connaît les galères. Sa sœur vient de perdre son job à l’hôpital de Rocourt après les dernières coupes budgétaires.
À midi, je reçois un message d’Arnaud : « Alors ? »
Je ne réponds pas tout de suite. Je sors marcher dans les rues grises de Liège, les pavés mouillés sous mes pieds. Je pense à tout ce que j’ai sacrifié pour lui : mes études d’institutrice abandonnées pour travailler et aider mes parents, mes rêves d’évasion à Bruxelles ou même à l’étranger.
Le soir venu, je rentre chez nous. Arnaud est là, assis sur le canapé.
— Alors ? Tes parents ont trouvé une solution ?
Je secoue la tête.
— Non. Ils n’ont rien.
Il se lève brusquement.
— Tu te rends compte que tu me mets dans une situation impossible ? Ma mère va me tuer ! On va passer pour des clochards !
Je sens la colère monter en moi.
— Et moi alors ? Tu crois que c’est facile pour moi ? Tu crois que j’aime voir mes parents souffrir comme ça ? Tu crois que j’ai choisi cette vie ?
Il crie : « Tu n’as qu’à demander à ta sœur ! Elle a bien réussi elle ! »
Ma sœur… Julie. Partie vivre à Bruxelles avec un avocat flamand, elle ne donne plus trop de nouvelles depuis qu’elle a eu son bébé. Elle a coupé les ponts avec nous après une dispute sur l’héritage de grand-mère.
Je prends mon manteau et je sors sans un mot. J’erre dans les rues jusqu’à minuit. Je m’assieds sur un banc près du parc d’Avroy et je laisse enfin couler mes larmes.
Le lendemain matin, Arnaud est parti travailler tôt. Je trouve un mot sur la table : « Réfléchis bien à ce que tu veux vraiment. »
Je décide d’appeler Julie. Après plusieurs sonneries, elle décroche.
— Sophie ? Ça va ?
J’explose en sanglots.
— Julie… J’ai besoin de toi…
Elle soupire mais m’écoute. Je lui explique tout : Arnaud, l’ultimatum, nos parents ruinés.
— Tu veux que je te prête de l’argent ?
Sa voix est froide, distante.
— Non… Enfin… Je sais pas… J’ai juste besoin de parler à quelqu’un qui comprend.
Un silence gênant s’installe.
— Tu sais Sophie… Parfois il vaut mieux être seule qu’avec quelqu’un qui te fait du mal.
Je raccroche sans répondre.
Les jours passent. Arnaud devient de plus en plus distant. Il rentre tard du travail, ne parle presque plus. Un soir, il rentre ivre et s’effondre sur le canapé sans un mot.
Je commence à douter de tout : de lui, de moi, de notre avenir ensemble. Est-ce ça l’amour ? Un chantage permanent ? Des comptes à rendre à tout le monde sauf à soi-même ?
Un samedi matin, alors que je range nos affaires dans le salon, je tombe sur une enveloppe cachée derrière les livres d’Arnaud. À l’intérieur : des brochures pour des appartements à Namur et un contrat de location déjà signé à son nom seul.
Mon cœur se serre. Il prépare sa fuite depuis des semaines.
Quand il rentre ce soir-là, je l’attends dans le salon.
— Tu comptes partir sans rien dire ?
Il blêmit mais ne nie pas.
— Je peux pas vivre comme ça Sophie… J’ai besoin d’avancer…
Je sens ma voix trembler mais je reste droite.
— Alors pars. Mais sache que tu ne trouveras jamais quelqu’un qui t’aimera comme moi je t’ai aimé malgré tout ça.
Il prend ses affaires en silence et claque la porte derrière lui.
Je reste seule dans l’appartement vide. Le silence est assourdissant mais aussi étrangement apaisant.
Quelques semaines plus tard, je décide de reprendre mes études du soir pour devenir institutrice maternelle. Mes parents sont fiers malgré tout. Karim m’invite parfois boire un verre après le boulot et je commence doucement à réapprendre à sourire.
Parfois je repense à Arnaud et à tout ce qu’on a vécu. Est-ce que l’amour doit vraiment être une question d’argent et d’apparences en Belgique aujourd’hui ? Ou est-ce qu’on peut encore croire aux sentiments simples malgré la précarité et les regards des autres ? Qu’en pensez-vous vous-mêmes ?