Entre les murs de Liège : le choix impossible

— Tu comptes encore faire semblant ce soir, Aurélie ?

La voix de Benoît résonne dans la cuisine, sèche comme une porte qui claque. Je serre la poignée de la cafetière, mes doigts tremblent. Il est à peine sept heures, le soleil n’a pas percé la brume sur les toits de Seraing, et déjà l’air est lourd de tout ce qu’on ne se dit plus.

— Je ne fais pas semblant, je fais ce que je peux, tu le sais très bien, je murmure sans le regarder.

Louis descend l’escalier en traînant son cartable. Il a dix ans, les yeux cernés, et il s’assied sans un mot devant son bol de cacao. Je voudrais lui sourire, mais je n’ai plus la force. Benoît s’approche, pose une main sur mon épaule — un geste mécanique, presque étranger.

— On va être en retard, souffle-t-il.

Dans la voiture, le silence est pesant. Les embouteillages sur le quai de la Meuse n’arrangent rien. Je regarde les façades grises défiler, les volets clos, les vélos accrochés aux balcons. J’ai grandi ici, à Liège, dans une famille où on ne parlait pas des problèmes. On les avalait avec le café du matin.

À l’école communale, je dépose Louis devant la grille. Il se retourne vers moi :

— Tu viens me chercher à midi ?

Je hoche la tête. Il ne sourit pas. Je sais qu’il a peur que j’oublie. Que je disparaisse comme tante Sophie l’a fait, il y a trois ans, quand elle est partie pour Bruxelles sans prévenir personne.

Je rentre à pied. Le froid me mord les joues. Dans ma tête, tout se bouscule : les factures EDF qui s’empilent sur le buffet, la lettre de licenciement reçue la veille — « Rationalisation du personnel » — et ce vide entre Benoît et moi qui s’élargit chaque jour.

À midi, je retourne à l’école. La cantine sent la purée et le savon. Je prends un plateau :

— Trois potages, trois boulets-frites et trois compotes, s’il vous plaît.

Le jeune serveur me lance un regard fatigué. Derrière moi, une mère râle parce qu’il n’y a plus de place sur les tables. Je repère Benoît et Louis assis au fond. Louis joue avec sa fourchette. Benoît regarde son téléphone.

Je m’assieds. Personne ne parle. Les autres familles rient, se chamaillent gentiment. Nous, on mange en silence. À un moment, Benoît lève les yeux :

— On doit parler ce soir.

Je sens mon cœur s’arrêter. Louis baisse la tête.

Le soir venu, l’appartement est glacé. J’allume le chauffage au gaz — encore une facture qui va exploser — et je prépare des tartines au fromage pour Louis. Il fait ses devoirs sur la table du salon. Je l’observe : il écrit lentement, s’applique trop. Il veut bien faire pour ne pas nous décevoir.

Benoît rentre tard. Il pose sa veste sans un mot et s’assied en face de moi.

— On ne peut plus continuer comme ça.

Sa voix est lasse. Je sens mes yeux brûler.

— Tu veux divorcer ?

Il hoche la tête.

— Je ne t’aime plus, Aurélie. Et toi non plus, tu ne m’aimes plus. On fait semblant pour Louis… Mais il n’est pas dupe.

Je regarde Louis dans sa chambre, assis sur son lit avec son doudou usé entre les mains. Il écoute tout, j’en suis sûre.

— Et on fait quoi ? On se partage tout ? On lui dit quoi à Louis ?

Benoît soupire :

— On lui dit la vérité. Qu’on sera toujours ses parents. Mais qu’on ne peut plus vivre ensemble.

Je passe la nuit à pleurer dans la salle de bain. Je pense à mes parents — ils sont restés ensemble toute leur vie « pour les enfants » et se sont détestés en silence jusqu’à la mort de papa. Est-ce que je veux ça pour moi ? Pour Louis ?

Le lendemain matin, je prépare le petit-déjeuner comme d’habitude. Louis me regarde avec ses grands yeux inquiets.

— Maman… Vous allez vous séparer ?

Je m’effondre à genoux devant lui.

— Oui mon cœur… Mais on t’aime très fort tous les deux.

Il se met à pleurer dans mes bras.

Les semaines qui suivent sont un enfer logistique : rendez-vous chez le notaire à Liège, discussions interminables sur qui garde quoi — la voiture (une vieille Opel Corsa), le chat (Moustique), les meubles IKEA achetés en promo à Rocourt…

Ma mère débarque un soir avec une tarte au riz :

— Tu fais une bêtise ! Tu vas finir seule comme ta cousine Nathalie !

Je serre les dents.

— Maman… Je ne peux plus continuer comme ça.

Elle hausse les épaules :

— Dans notre temps, on supportait !

Mais moi je ne veux plus supporter. Je veux que Louis grandisse dans une maison où on peut rire sans avoir peur de déranger.

Un soir d’avril, je signe les papiers du divorce au Palais de Justice de Liège. Il pleut des cordes sur la place Saint-Lambert. Benoît me serre la main avant de partir :

— Bonne chance Aurélie…

Je rentre seule dans mon petit appartement social à Seraing. Louis dort chez son père ce week-end-là. J’ouvre la fenêtre sur la nuit noire et j’écoute le bruit des trains qui filent vers Bruxelles ou Namur.

Je me demande si j’ai fait le bon choix. Si Louis me pardonnera un jour d’avoir brisé notre famille pour lui offrir une chance d’être heureux autrement.

Est-ce qu’on peut vraiment recommencer sa vie à trente-sept ans dans une ville où tout vous rappelle ce que vous avez perdu ? Est-ce que le bonheur existe encore pour ceux qui osent tout quitter ?