Le silence de la mère : Entre la peur du divorce et le secret du diagnostic de mon fils
— Tu comptes rester là toute la soirée à fixer ce papier ou tu viens manger ?
La voix de Benoît résonne depuis la cuisine. Je serre plus fort la lettre du CHU de Liège, incapable de bouger. Mon cœur bat si fort que j’ai l’impression qu’il va exploser. Simon, mon petit garçon de six ans, joue dans sa chambre, inconscient du tumulte qui m’habite. Je me lève enfin, range la lettre dans le tiroir de ma table de nuit et descends rejoindre mon mari.
À table, Benoît parle de son travail à l’usine d’embouteillage à Jupille, des collègues qui râlent à cause des nouvelles cadences imposées. Je hoche la tête, je souris quand il faut, mais je n’entends rien. Je pense à Simon, à ses crises quand il y a trop de bruit, à ses difficultés à parler avec les autres enfants à l’école communale. Je pense à ce mot terrible sur le papier : « trouble du spectre autistique ».
— Tu trouves pas que Simon est un peu dans la lune ces temps-ci ? demande Benoît soudainement.
Je sens mon estomac se nouer. J’aimerais lui dire la vérité, mais j’ai peur. Peur qu’il ne comprenne pas, peur qu’il m’en veuille de ne pas avoir vu plus tôt, peur qu’il parte. Dans ma famille, on ne parle pas de ces choses-là. Ma mère disait toujours : « Les problèmes, ça reste entre nous. »
— Il est juste fatigué avec l’école, tu sais comment il est…
Benoît hausse les épaules et se ressert des frites. Le silence s’installe. Je sens son regard sur moi, lourd, interrogateur. Mais il ne dit rien.
La nuit, je dors mal. Je me lève pour aller voir Simon dormir. Il a ramené son doudou contre lui et respire doucement. Je caresse ses cheveux blonds et je me demande comment je vais faire pour l’aider. Comment je vais faire pour ne pas perdre Benoît.
Le lendemain matin, tout recommence. Les tartines au choco, les cris parce que Simon ne veut pas mettre son manteau, les voisins qui râlent parce qu’on fait trop de bruit dans le hall de l’immeuble social à Seraing. Je croise Madame Dupuis sur le palier.
— Il va mieux votre petit ? Il paraît qu’il a encore fait une crise à l’école hier…
Je souris poliment, je mens :
— Oui, ça va mieux, merci.
Mais je sens le regard des autres parents à la sortie de l’école. Ils murmurent entre eux : « La mère de Simon, elle n’arrive pas à tenir son fils… »
À l’école, la directrice m’a convoquée plusieurs fois. Elle m’a parlé d’intégration, d’accompagnement spécialisé. Mais tout ça coûte cher et Benoît ne veut pas entendre parler d’assistante sociale ou de psychologue.
Un soir, alors que Simon est couché, Benoît rentre plus tôt que d’habitude. Il a bu quelques bières avec ses collègues.
— Faut qu’on parle, dit-il en s’asseyant lourdement sur le canapé.
Mon cœur s’arrête.
— J’ai vu la maîtresse aujourd’hui en allant chercher Simon. Elle m’a dit qu’il avait encore tapé un autre gamin. Elle m’a parlé de tests… Tu sais quelque chose ?
Je sens mes mains trembler. Je voudrais tout lui dire mais les mots restent coincés dans ma gorge.
— Ils veulent juste vérifier s’il n’a pas besoin d’aide…
Il me regarde longuement.
— Tu me caches quelque chose ?
Je détourne les yeux. Il soupire et allume la télé.
Les jours passent et le secret me ronge. Je deviens irritable avec Simon, distante avec Benoît. Un samedi matin, alors que je prépare le café, Simon fait tomber son bol de lait par terre et se met à hurler. Benoît explose :
— Mais c’est pas possible ! Il est pas normal ce gosse ou quoi ?
Je claque la tasse sur la table.
— Arrête ! Tu crois que c’est facile pour lui ? Tu crois que c’est facile pour moi ?
Il me fixe, surpris par ma colère.
— Qu’est-ce que tu veux dire ?
Je fonds en larmes.
— Simon… il a un trouble du développement. Le médecin l’a confirmé… Il est autiste.
Le silence tombe comme une chape de plomb. Benoît se lève brusquement et sort sans un mot.
Je reste seule dans la cuisine avec Simon qui pleure encore plus fort. Je me sens vide, coupable d’avoir attendu si longtemps, coupable d’avoir eu peur.
Benoît ne rentre que tard dans la nuit. Il sent l’alcool et ne dit rien en se couchant à côté de moi. Les jours suivants sont froids, tendus. Il évite Simon, il m’évite moi aussi.
Ma sœur Nathalie vient me voir un dimanche après-midi.
— Tu sais, tu peux pas tout porter toute seule… Faut que tu demandes de l’aide.
Mais demander de l’aide ici, c’est admettre qu’on n’y arrive pas. C’est risquer que les services sociaux s’en mêlent ou que les voisins parlent encore plus.
Un soir d’orage, alors que Simon hurle parce qu’il a peur du tonnerre et que Benoît crie pour qu’il se taise, je craque.
— Si tu veux partir, pars ! Mais moi je resterai avec Simon !
Benoît me regarde avec une rage triste dans les yeux.
— J’ai jamais voulu ça… J’ai jamais voulu un enfant comme ça…
Je sens mon cœur se briser en mille morceaux. Mais au fond de moi une force nouvelle naît : celle de protéger mon fils coûte que coûte.
Les semaines passent. Benoît s’éloigne chaque jour un peu plus jusqu’à ce qu’un soir il ne rentre pas du tout. Il m’envoie un message : « J’ai besoin de réfléchir. »
Je pleure toute la nuit mais au matin je me relève pour Simon. Je contacte une assistante sociale du CPAS qui m’aide à trouver un accompagnement spécialisé pour lui. Je découvre d’autres mamans dans la même situation lors d’un groupe de parole à Liège. On se serre les coudes comme on peut.
Benoît finit par revenir un soir pour voir Simon. Il reste distant mais il essaie maladroitement de jouer avec lui. Je vois dans ses yeux qu’il a peur mais aussi qu’il aime son fils malgré tout.
La vie n’est plus jamais comme avant mais on apprend à vivre autrement. À accepter l’imperfection et la différence.
Parfois je me demande : aurais-je dû parler plus tôt ? Est-ce que le silence protège ou détruit ? Et vous… auriez-vous eu le courage de tout dire dès le début ?