Sous les Toits de Namur : Chronique d’une Vie en Fragments
— Tu ne comprends pas, Luc ! Ce n’est pas qu’une maison, c’est tout ce qu’il me reste de papa…
Ma voix tremblait, coincée entre la colère et le chagrin. Luc, mon mari, soupira en posant la main sur mon épaule. Il avait ce regard fatigué des gens qui portent trop de soucis à la fois. Nous étions dans la cuisine, au carrelage froid, les volets à moitié clos sur un matin de septembre qui sentait déjà l’automne. Le notaire devait arriver d’une minute à l’autre.
— Ewa, on n’a pas le choix. Avec le bébé qui arrive, on ne peut pas rester dans notre petit appart à Jambes. Et puis…
Il s’arrêta, cherchant ses mots. Je savais ce qu’il voulait dire : il fallait avancer. Mais comment avancer quand chaque brique de cette maison me ramenait à mon enfance ?
Je me suis levée brusquement, repoussant la chaise qui grinça sur le carrelage. Par la fenêtre, je voyais le vieux poirier du jardin, celui sous lequel papa fumait sa pipe en lisant Le Soir. Tout autour, la campagne avait changé. Les haies avaient disparu, remplacées par des clôtures métalliques. Là où s’étendaient les champs de blé, des maisons neuves aux toits rouges poussaient comme des champignons.
— Tu te souviens de la kermesse du village ? demandai-je à Luc, presque en chuchotant. On y allait chaque année avec papa et maman… Maintenant, il n’y a plus rien. Même l’église est fermée.
Luc ne répondit pas. Il savait que je n’attendais pas vraiment de réponse.
Le notaire arriva, ponctuel et pressé. Il s’appelait Monsieur Delvaux, un homme sec au costume gris, qui sentait l’eau de Cologne bon marché. Il nous fit signer les papiers sans un mot de trop. Je sentais mon cœur se serrer à chaque paraphe.
— Félicitations, dit-il en rangeant ses dossiers. Vous venez de tourner une page.
Je n’ai rien répondu. Je voulais hurler que je n’avais rien choisi du tout.
Après son départ, Luc m’a prise dans ses bras. J’ai senti son odeur familière, un mélange de lessive et de café froid. J’ai pleuré en silence contre son épaule.
— On va s’en sortir, Ewa. Je te le promets.
Mais je n’y croyais pas vraiment.
Les semaines suivantes furent un tourbillon. Nous avons trouvé un appartement plus grand à Namur, près du parc Louise-Marie. C’était moderne, lumineux… impersonnel. Les voisins ne disaient pas bonjour dans l’ascenseur. La ville bourdonnait sans cesse : trams, voitures, cris d’enfants dans la cour de l’école voisine.
Ma mère venait parfois nous aider à déballer les cartons. Elle aussi semblait perdue.
— Tu sais, Ewa, ton père aurait voulu que tu sois heureuse…
Je hochais la tête sans conviction. Elle s’attardait sur les photos de famille que j’accrochais au mur : papa en salopette devant le tracteur, moi sur ses épaules lors d’une balade en forêt de Marche-les-Dames.
Un soir d’octobre, alors que la pluie tambourinait contre les vitres, j’ai surpris Luc au téléphone dans la cuisine.
— Oui maman… Oui… Non mais Ewa va s’y faire… C’est juste le temps qu’elle digère tout ça…
Il parlait à sa mère, Marie-Paule, une femme autoritaire qui n’avait jamais compris mon attachement à la campagne.
— Tu sais bien que c’est mieux pour le bébé… Ici il aura tout ce qu’il faut…
J’ai refermé doucement la porte pour ne pas qu’il sache que j’avais entendu.
La grossesse avançait lentement. Je me sentais lourde, fatiguée. Les rendez-vous à la clinique Sainte-Elisabeth étaient devenus ma seule sortie régulière. Dans la salle d’attente, entourée d’autres femmes enceintes aux ventres ronds et aux regards inquiets, je me sentais étrangère.
Un jour, alors que je rentrais des courses chez Delhaize avec un sac trop lourd pour moi, j’ai croisé Madame Lemaire dans l’ascenseur. Elle habitait l’étage au-dessus et portait toujours des tailleurs stricts.
— Vous êtes nouvelle ici ?
— Oui… On vient d’emménager avec mon mari.
Elle m’a regardée de haut en bas avant de hocher la tête sans sourire.
— Il faudra vous habituer au bruit. Les enfants du troisième sont insupportables.
J’ai souri poliment mais j’avais envie de pleurer.
Les mois ont passé ainsi, entre cartons jamais vraiment défaits et souvenirs qui me hantaient. Parfois je rêvais de papa : il m’appelait depuis le jardin, sa voix résonnant entre les murs vides de la maison vendue.
Un soir de décembre, alors que Luc rentrait tard du travail – il avait trouvé un poste chez AGC Glass Europe à Louvain-la-Neuve – nous avons eu notre première vraie dispute depuis longtemps.
— Tu ne fais aucun effort ! s’est-il énervé en claquant la porte du salon. Tu restes enfermée dans tes souvenirs !
— Et toi tu fais comme si rien ne s’était passé ! Comme si vendre la maison était anodin !
Il a levé les bras au ciel.
— On ne pouvait pas faire autrement ! Tu crois que ça m’amuse ? Tu crois que j’aime voir ma femme malheureuse ?
J’ai éclaté en sanglots. Il s’est approché pour me prendre dans ses bras mais je l’ai repoussé.
Cette nuit-là, j’ai dormi sur le canapé du salon. Le bébé a donné un coup dans mon ventre comme pour me rappeler sa présence.
Les fêtes sont arrivées sans joie. Ma mère a insisté pour qu’on vienne réveillonner chez elle à Ciney mais l’ambiance était lourde. Marie-Paule n’a pas pu s’empêcher de comparer nos vies à celles de ses autres enfants :
— Regarde ta sœur Sophie ! Elle a acheté une maison à Gembloux avec jardin et garage…
J’ai serré les dents pour ne pas exploser.
Après le repas, je suis sortie prendre l’air dans le jardin détrempé par la pluie. Ma mère m’a rejointe sous le vieux tilleul.
— Ewa… Je sais que c’est dur. Mais tu dois penser à ton enfant maintenant.
Je me suis tournée vers elle :
— Et si je n’y arrivais pas ? Et si je n’étais pas capable d’être heureuse ici ?
Elle m’a serrée fort contre elle.
Le temps a continué sa course folle. En mars, j’ai accouché d’un petit garçon que nous avons appelé Jules – comme mon grand-père maternel. Quand je l’ai tenu pour la première fois dans mes bras, j’ai senti une vague d’amour immense me submerger… mais aussi une tristesse profonde pour tout ce que j’avais perdu.
Les nuits étaient courtes et épuisantes. Luc faisait de son mieux mais il était souvent absent ou fatigué par son travail. Parfois je me surprenais à envier mes anciennes voisines du village qui pouvaient compter sur leurs familles pour garder les enfants ou partager un café après l’école.
Un après-midi d’avril, alors que Jules dormait enfin dans son berceau Ikea flambant neuf, j’ai reçu une lettre inattendue : une carte postale du village natal signée par Madame Dupuis, notre ancienne voisine.
« La maison a été repeinte en blanc par les nouveaux propriétaires… Le poirier est toujours là. On pense souvent à vous. »
J’ai pleuré longtemps ce jour-là.
Petit à petit pourtant, j’ai commencé à apprivoiser cette nouvelle vie. J’ai rencontré d’autres mamans au parc Louise-Marie ; on échangeait des conseils sur les coliques et les nuits blanches autour d’un café du coin. J’ai repris goût aux promenades en ville avec Jules en poussette – même si chaque coin de rue me rappelait que je n’étais plus chez moi.
Luc et moi avons appris à nous parler autrement ; moins de reproches, plus d’écoute. Ma mère venait plus souvent ; elle apportait des tartes au sucre et des souvenirs du passé qu’on partageait autour d’un thé chaud.
Mais parfois encore, quand le soir tombe sur Namur et que les lumières s’allument derrière les fenêtres anonymes des immeubles voisins, je ferme les yeux et j’entends le vent souffler dans les arbres du jardin perdu…
Est-ce qu’on guérit vraiment un jour de ce qu’on laisse derrière soi ? Ou bien apprend-on simplement à vivre avec l’absence ? Qu’en pensez-vous ?