Celui qui observe par la fenêtre
— Tu vas encore rester planté là toute la soirée ?
La voix de mon frère, Arnaud, résonne derrière moi, sèche comme une gifle. Je ne réponds pas. Je fixe la rue déserte, les lampadaires qui s’allument un à un sur le boulevard d’Avroy. J’ai besoin de ce moment, chaque soir, à vingt heures précises. C’est mon rituel, mon refuge. Si je ne m’y accroche pas, je sens que je vais m’effondrer.
Arnaud soupire bruyamment. Il claque la porte du frigo, fait tomber une canette de Jupiler sur le carrelage. Je sursaute malgré moi.
— Tu pourrais au moins aider un peu, hein ! Maman n’est pas la seule à être malade ici !
Je serre les poings. Il ne comprend pas. Personne ne comprend. Depuis que maman est rentrée de l’hôpital, tout a changé. Elle ne parle presque plus. Elle reste allongée dans le salon, devant la télé qui crache des émissions flamandes qu’elle ne comprend même pas. Parfois, elle me regarde avec ses yeux fatigués et j’ai l’impression qu’elle me supplie de faire quelque chose. Mais quoi ?
Papa est parti il y a des années. Il a refait sa vie à Namur avec une autre femme, une autre famille. Il envoie parfois un virement pour payer le gaz ou l’électricité, mais il ne vient jamais. Arnaud lui en veut à mort. Moi, je crois que j’ai arrêté de lui en vouloir. J’ai juste mal.
Ce soir-là, la pluie commence à tomber sur les pavés. Je regarde les gouttes glisser sur la vitre et j’imagine que c’est moi qui disparais peu à peu. J’entends Arnaud râler dans la cuisine, puis il s’approche.
— Benoît…
Sa voix a changé. Il hésite.
— Tu sais que demain ils viennent pour l’état des lieux ? Si on n’a pas rangé, ils vont nous virer.
Je hoche la tête sans me retourner.
— Tu m’entends ?
— Oui…
Il pose une main sur mon épaule. C’est rare entre nous.
— On va s’en sortir, hein ?
Je voudrais le croire. Mais comment ? Le chômage de maman ne suffit plus à payer le loyer. Arnaud fait des petits boulots au noir sur les chantiers, mais il rentre souvent sans rien parce qu’il s’est encore disputé avec un contremaître ou qu’il a bu trop tôt dans la journée.
La nuit tombe complètement. Je vois les voisins d’en face fermer leurs volets, les enfants rentrer en courant sous la pluie. Je me demande ce qu’ils pensent de nous, la famille Delvaux du troisième étage, celle qui ne parle plus à personne et dont la boîte aux lettres déborde de rappels d’huissier.
Un jour, j’ai surpris madame Van Damme du rez-de-chaussée parler de nous à une amie :
— Ils font pitié, ces garçons… Depuis que leur mère est malade, c’est la dégringolade.
J’avais eu envie de hurler que non, on ne fait pas pitié ! Mais je n’avais rien dit. J’avais juste observé par la fenêtre, comme toujours.
Le lendemain matin, je me réveille tôt. Maman dort encore. Son visage est pâle, presque transparent sous la lumière grise du matin liégeois. Je prépare du café pour Arnaud et moi. On ne se parle pas beaucoup, mais ce matin-là, il me regarde longuement.
— Tu te souviens quand on allait au Standard avec papa ?
Je souris malgré moi.
— Ouais… Il criait plus fort que tout le monde.
Arnaud rit doucement.
— On était heureux, tu crois ?
Je hausse les épaules.
— Peut-être… On était ensemble.
Le silence retombe entre nous. On entend juste le bruit du tram qui passe sous nos fenêtres.
À dix heures, on frappe à la porte. C’est monsieur Lambert, le propriétaire. Il entre sans attendre qu’on l’invite. Il regarde partout : les murs jaunis par l’humidité, les cartons empilés dans le couloir, les factures ouvertes sur la table.
— Vous savez que ça ne peut plus durer comme ça…
Sa voix est dure mais pas méchante. Il regarde maman qui s’est réveillée et qui tente de se redresser sur le canapé.
— Je vous laisse jusqu’à la fin du mois pour trouver une solution.
Quand il part, Arnaud explose.
— Putain ! On va finir à la rue !
Il frappe dans un mur et s’effondre sur une chaise en pleurant comme un gosse. Je m’approche de lui et je pose ma main sur son dos.
— On va trouver… Je te promets.
Mais je n’y crois pas vraiment.
Les jours passent et tout s’accélère. Maman doit retourner à l’hôpital pour des examens. Arnaud disparaît parfois toute une nuit sans donner de nouvelles. Je passe mes soirées à regarder par la fenêtre, espérant voir un signe, une solution tomber du ciel.
Un soir, alors que je suis perdu dans mes pensées, j’aperçois madame Van Damme traverser la rue avec un sac plein de courses. Elle s’arrête devant notre porte et hésite avant de sonner. Je descends lui ouvrir.
— Benoît… Je sais que ce n’est pas facile pour vous en ce moment. Tenez…
Elle me tend le sac sans me regarder dans les yeux.
— Ce n’est pas grand-chose… Un peu de soupe et du pain.
Je bredouille un merci maladroit et je referme vite la porte. Je monte dans la cuisine et je pose le sac sur la table devant Arnaud.
— On est devenus des assistés maintenant ?
Il crache ces mots avec dégoût mais je vois bien qu’il a faim. Il finit par ouvrir le sac et commence à manger sans rien dire.
Cette nuit-là, je ne dors pas. Je pense à tout ce qu’on a perdu : notre père, notre maison d’enfance à Seraing, les dimanches au bord de l’Ourthe… Et je pense à tout ce qu’on risque encore de perdre si on ne se bat pas.
Le lendemain matin, alors qu’Arnaud dort encore, je prends une décision. J’appelle papa à Namur. Sa voix me surprend : elle est fatiguée mais pas hostile.
— Benoît ? Ça va ?
Je retiens mes larmes.
— Papa… On a besoin d’aide.
Il reste silencieux un long moment puis il dit :
— Je viens ce week-end.
Quand je raccroche, je sens un poids se lever de mes épaules. Peut-être qu’il n’est pas trop tard pour recoller les morceaux.
Le samedi suivant, papa arrive avec sa nouvelle femme et leur petite fille. C’est étrange de le voir là, dans notre appartement en désordre. Il embrasse maman sur le front et serre Arnaud dans ses bras malgré sa résistance.
On parle longtemps autour d’un café tiède. Papa propose qu’on vienne vivre chez lui à Namur le temps que maman se soigne et qu’on trouve une solution pour le logement.
Arnaud refuse d’abord violemment :
— Jamais je ne quitterai Liège ! C’est chez nous ici !
Mais maman pleure doucement et moi je sens que c’est peut-être notre seule chance.
Finalement, après des heures de discussion et de silences lourds, on accepte tous les deux.
Le jour du départ, je regarde une dernière fois par la fenêtre de notre cuisine vide. La rue est calme sous le soleil timide du printemps wallon. J’ai l’impression de laisser derrière moi une partie de moi-même mais aussi tout ce qui m’empêchait d’avancer.
Dans le train vers Namur, Arnaud me demande :
— Tu crois qu’on sera heureux là-bas ?
Je lui souris tristement.
— Je sais pas… Mais au moins on sera ensemble.
Et vous ? Qu’auriez-vous fait à ma place ? Est-ce qu’on peut vraiment recommencer ailleurs quand tout s’effondre autour de nous ?