Là où jadis se trouvait la maison

— Tu crois vraiment qu’ils vont te pardonner, Sophie ?

La voix de mon frère, Étienne, résonne encore dans ma tête alors que je descends du train à Namur. Le quai est gris, humide, comme si la Meuse elle-même pleurait ce matin-là. Mon cœur bat trop vite. J’ai vingt ans d’absence à justifier, vingt ans de silence à expliquer. Je serre la poignée de ma valise, cette vieille Samsonite qui a traversé l’Europe avec moi, et je me demande si j’ai eu raison de revenir.

Le bus pour Floreffe est presque vide. Je reconnais à peine les paysages : les champs ont laissé place à des lotissements, les anciennes usines sont des ruines taguées. J’aperçois le clocher de l’abbaye au loin, et mon ventre se noue. C’est là que tout a commencé. C’est là que tout s’est brisé.

En descendant du bus, je croise Madame Dupuis, la voisine d’en face. Elle me fixe un instant, plisse les yeux.

— Sophie ? C’est bien toi ?

Je hoche la tête, incapable de parler. Elle me serre brièvement dans ses bras, puis détourne le regard. Je sens déjà le poids des regards derrière les rideaux.

La maison familiale est là, au bout de la rue. Les volets sont fermés, la façade a besoin d’un coup de peinture. Sur le seuil, mon père fume une cigarette. Il n’a pas changé : même silhouette voûtée, même air bourru.

— T’es revenue, alors ?

Sa voix est rauque. Je sens la colère contenue, la tristesse aussi. Je voudrais lui dire que je suis désolée, que j’ai eu peur, que j’ai fui parce que je ne savais pas comment affronter la mort de maman. Mais les mots restent coincés dans ma gorge.

— Oui… Je suis revenue.

Il écrase sa cigarette et rentre sans un mot. Je reste dehors quelques secondes, le temps de respirer l’air du pays. Ça sent la terre mouillée et le feu de bois. Je me souviens des dimanches après-midi où maman préparait des gaufres pendant qu’Étienne et moi jouions dans le jardin.

À l’intérieur, tout semble plus petit. Le papier peint jauni, les photos de famille sur le buffet : maman sourit sur toutes les images. Mon père s’assied devant la télé sans me regarder.

— Tu veux du café ?

Je sursaute : c’est ma sœur, Claire. Elle a pris dix ans en vingt. Ses cheveux sont tirés en chignon serré, ses yeux cernés.

— Oui… Merci.

Elle prépare le café en silence. Je sens qu’elle m’en veut encore. Elle n’a jamais compris pourquoi je suis partie sans un mot après l’enterrement de maman.

— Tu sais que papa a failli vendre la maison ?

Je hoche la tête. J’avais reçu une lettre d’Étienne il y a deux ans : « Papa ne tient plus debout. Claire fait tout ici. » J’avais lu ces mots dans mon studio à Bruxelles et j’avais pleuré comme une enfant.

— Pourquoi t’es revenue ?

La question claque comme une gifle. Je voudrais dire que c’est la nostalgie, ou le besoin de réparer ce qui a été brisé. Mais la vérité est plus simple : je n’ai plus rien à Bruxelles. Mon compagnon m’a quittée, mon boulot s’est évaporé avec la crise sanitaire. Je suis revenue parce que je n’avais nulle part où aller.

— J’avais besoin de rentrer…

Claire pose la tasse devant moi sans me regarder.

— T’as pensé à nous ? À papa ?

Je baisse les yeux. Non, je n’y ai pas pensé. J’ai fui parce que c’était trop lourd à porter.

Le soir tombe vite en novembre. Étienne arrive vers 18h, son visage fermé comme toujours.

— Salut.

Il ne m’embrasse pas. Il s’assied à table et commence à manger sans un mot.

— Tu restes combien de temps ? demande-t-il enfin.

Je sens l’agacement dans sa voix.

— Je ne sais pas… Peut-être quelques semaines…

Mon père lève les yeux vers moi pour la première fois.

— Ici, c’est pas un hôtel.

Je ravale mes larmes. Je comprends leur colère mais j’aurais voulu un peu de chaleur, un geste, un sourire.

Après le repas, je monte dans ma chambre d’enfant. Tout est resté comme avant : les posters de Stromae sur les murs, mes vieux livres d’école empilés sur le bureau. Je m’allonge sur le lit et laisse les souvenirs m’envahir : les disputes avec Claire pour une robe prêtée sans permission ; les rires avec Étienne quand on jouait au foot dans le jardin ; la voix douce de maman qui chantait « Le plat pays » en préparant le souper.

Je m’endors en pleurant.

Le lendemain matin, je descends à la boulangerie chercher du pain frais. La boulangère me reconnaît tout de suite.

— Sophie ! Ça fait longtemps !

Son sourire est sincère mais je sens qu’elle attend des explications.

— Oui… J’étais à Bruxelles…

Elle hoche la tête avec compréhension mais je vois bien qu’elle racontera tout au village avant midi.

En rentrant, je croise mon père qui s’affaire dans le jardin.

— Tu pourrais donner un coup de main au lieu de traîner en ville !

Je prends une pelle et commence à retourner la terre avec lui. Le silence entre nous est lourd mais peu à peu il se fissure.

— T’as pas changé… Toujours aussi têtue…

Je souris malgré moi.

— Et toi alors ? Toujours aussi grognon…

Il esquisse un sourire fatigué. On travaille côte à côte jusqu’à midi sans un mot de plus mais quelque chose s’est apaisé entre nous.

Les jours passent ainsi : petits gestes du quotidien, silences gênants, souvenirs qui remontent à la surface. Un soir, alors que Claire débarrasse la table, elle explose soudain :

— Tu crois que tu peux revenir comme ça et tout effacer ? Tu sais ce qu’on a vécu ici sans toi ?

Sa voix tremble de colère et de tristesse.

— J’ai fait ce que j’ai pu… J’étais perdue…

Elle secoue la tête.

— On était tous perdus ! Mais nous on est restés !

Je n’ai rien à répondre. Elle quitte la pièce en claquant la porte.

Étienne me rejoint sur le perron quelques minutes plus tard.

— Faut lui laisser du temps… Mais tu sais… Papa va pas bien. Il oublie des choses… Il a besoin de nous tous maintenant.

Je sens la culpabilité m’envahir à nouveau. J’ai raté tant d’années…

Le lendemain matin, mon père ne descend pas pour le petit-déjeuner. Claire monte le voir et redescend pâle comme un linge.

— Il ne se réveille pas…

On appelle l’ambulance mais il est trop tard. Mon père est parti dans son sommeil, sans un mot d’adieu.

Le village entier vient aux funérailles. Je vois des visages connus et d’autres oubliés depuis longtemps. Après la cérémonie, Claire s’effondre dans mes bras pour la première fois depuis vingt ans.

— On va faire quoi maintenant ?

Je n’ai pas de réponse mais je sais que je ne partirai plus jamais sans dire au revoir.

Le soir venu, alors que je regarde par la fenêtre la lumière dorée tomber sur les champs wallons, je me demande : Est-ce qu’on peut vraiment réparer ce qu’on a brisé ? Ou faut-il apprendre à vivre avec nos cicatrices ?