La femme qui n’existait pas : le silence de Monique
— Tu pourrais au moins répondre quand je te parle, maman !
La voix de ma fille, Sophie, résonne dans la cuisine. Je sursaute, la tasse de café tremble dans ma main. Je n’ai pas entendu ce qu’elle disait. Ou plutôt, je n’écoutais pas. Depuis quelques années, je me sens comme une ombre dans cette maison de la rue Saint-Gilles à Liège. Même mes propres enfants semblent me traverser du regard.
— Excuse-moi, ma chérie, tu disais ?
Sophie soupire, lève les yeux au ciel. Elle a trente-deux ans, travaille à Bruxelles dans une boîte de communication, et ne rentre à la maison que pour me rappeler que je devrais « sortir plus », « voir du monde », « arrêter de tourner en rond ». Mais comment lui expliquer que le monde ne veut pas de moi ?
Je me lève pour débarrasser la table. Les miettes de pain crissent sous l’éponge. J’entends la porte d’entrée claquer : Sophie est déjà repartie. Je reste seule avec le silence, ce vieux compagnon qui s’installe chaque soir à mes côtés.
Dans l’immeuble, personne ne me salue plus. Madame Dupuis du troisième, qui autrefois m’invitait pour un café, ne sort plus de chez elle. Les nouveaux voisins sont des étudiants Erasmus qui changent tous les six mois. Au supermarché Delhaize du coin, la caissière ne me regarde même pas quand elle bippe mes yaourts. Je pourrais disparaître demain que personne ne s’en rendrait compte.
Parfois, je repense à mon mari, Luc. Il est parti il y a dix ans, sans un mot d’explication. Un matin, il n’était plus là. Juste une lettre sur la table : « Je ne peux plus continuer comme ça. » J’ai relu ces mots des centaines de fois, cherchant ce que j’avais raté. Depuis, je vis seule dans cet appartement trop grand, trop vide.
Un soir d’octobre, alors que la pluie tambourine contre les vitres et que le vent fait grincer les volets, on sonne à la porte. Je sursaute. Qui peut bien venir à cette heure ? J’ouvre prudemment : c’est mon fils, Thomas. Il a trente-cinq ans, travaille à Charleroi comme infirmier. Il ne vient jamais sans raison.
— Maman… Je peux entrer ?
Je hoche la tête. Il a l’air fatigué, les yeux cernés.
— Ça va ?
Il hésite, regarde ses chaussures.
— J’ai besoin de rester ici quelques jours… Avec Julie, ça ne va plus trop.
Julie… Sa compagne depuis six ans. Je savais qu’ils avaient des problèmes, mais il n’en parlait jamais.
— Bien sûr, tu peux rester autant que tu veux.
Il s’effondre sur le canapé du salon. Je prépare du thé. Nous restons silencieux un moment.
— Tu sais maman… Parfois j’ai l’impression d’être invisible pour elle. Comme si je n’existais pas vraiment.
Je sens une boule dans ma gorge. Invisible… Ce mot résonne en moi comme un écho douloureux.
— Je comprends, tu sais…
Il relève la tête vers moi, surpris.
— Tu comprends ?
Je souris tristement.
— Oui. Plus qu’on ne le croit.
Le lendemain matin, Thomas part tôt pour son travail. Je reste seule dans l’appartement. Je regarde par la fenêtre : la Meuse coule lentement sous le ciel gris de novembre. Je repense à ma jeunesse, aux samedis soirs au dancing La Guinguette avec mes amies Marie et Chantal. Où sont-elles aujourd’hui ? On s’est perdues de vue après le mariage, les enfants… La vie qui sépare les gens sans bruit.
Je décide de sortir faire une promenade au parc d’Avroy. L’air est frais, les feuilles mortes crissent sous mes pas. Sur un banc, une vieille dame nourrit les pigeons. Je m’assieds à côté d’elle sans un mot.
— Vous aimez les oiseaux ?
Sa voix est douce. Je hoche la tête.
— Ils reviennent toujours vers moi… Pas comme les gens.
Elle sourit tristement.
— Moi aussi je me sens seule parfois.
Nous restons là un moment en silence. Puis elle se lève et s’en va. Je me sens moins lourde en rentrant chez moi.
Les jours passent. Thomas reste encore quelques nuits puis repart chez Julie. Sophie m’appelle parfois mais toujours pressée : « Désolée maman, j’ai une réunion », « On se voit dimanche ? » Mais dimanche elle annule toujours à la dernière minute.
Un matin, je reçois une lettre recommandée : la copropriété veut augmenter les charges pour rénover l’ascenseur. Encore des frais… Ma pension n’est déjà pas bien grosse. J’appelle le syndic pour protester mais il me répond sèchement : « C’est la décision de l’assemblée générale ». Personne ne m’a prévenue de cette réunion…
Je me sens impuissante, prise au piège dans cette vie qui rétrécit chaque jour un peu plus.
Un soir d’hiver, alors que je regarde distraitement la télévision, on frappe à la porte. C’est Madame Dupuis du troisième, appuyée sur sa canne.
— Monique… Excusez-moi de vous déranger… J’ai fait une chute dans ma salle de bain… Pourriez-vous m’aider ?
Je l’aide à s’asseoir dans ma cuisine et lui prépare une tisane.
— Vous savez… Je crois qu’on nous oublie toutes les deux ici…
Elle me serre la main. Pour la première fois depuis longtemps, je sens une chaleur humaine sincère.
Nous commençons à nous voir régulièrement : un café chez elle ou chez moi, des courses ensemble au marché du dimanche matin place du Marché. Petit à petit, je retrouve goût à ces petits riens qui font la vie.
Un jour de printemps, Sophie débarque sans prévenir avec son nouveau compagnon, Benoît.
— Maman ! Tu as bonne mine !
Je souris. Elle regarde autour d’elle et remarque les fleurs fraîches sur la table, le gâteau aux pommes encore tiède.
— Tu as changé quelque chose ici ?
Je hausse les épaules.
— Peut-être que c’est moi qui ai changé…
Benoît me parle gentiment de ses parents à Namur, de leur potager et des barbecues en été. Je ris sincèrement pour la première fois depuis longtemps.
Le soir venu, alors que je range la vaisselle avec Sophie :
— Tu sais maman… Je suis désolée si parfois je ne suis pas assez présente…
Je pose ma main sur la sienne.
— Ce n’est pas grave ma chérie… L’important c’est qu’on se retrouve parfois.
Plus tard dans mon lit, je repense à tout cela : à Luc qui n’est jamais revenu ; à mes enfants qui vivent leur vie ; à Madame Dupuis qui compte sur moi ; à cette solitude qui pèse moins lourd quand on ose tendre la main vers l’autre.
Est-ce cela vieillir en Belgique aujourd’hui ? Devenir invisible jusqu’à ce qu’on décide soi-même de sortir de l’ombre ? Et vous… avez-vous déjà eu l’impression de ne pas exister aux yeux des autres ?