Entre la trahison et la fidélité : le choix de Simon
— Tu n’as pas le droit, Simon ! Tu m’entends ? Pas le droit !
La voix de ma mère résonne encore dans ma tête, même des années après cette nuit-là. Je me souviens de la cuisine, des murs jaunis par la fumée de ses cigarettes, du carrelage froid sous mes pieds nus. J’avais dix-neuf ans, et je venais de lui annoncer que je partais. Que je quittais la maison, que je ne voulais plus vivre sous son toit, ni sous ses règles.
— Je ne peux plus rester ici, maman. Je ne peux plus faire semblant. Tu comprends ?
Elle s’est levée brusquement, renversant sa tasse de café sur la table en formica. Le liquide noir a coulé lentement, comme une blessure ouverte entre nous.
— Tu es comme ton père… Toujours à fuir quand ça devient difficile !
Je me suis mordu la lèvre pour ne pas répondre. Mon père. Parti quand j’avais huit ans, sans un mot, sans un regard en arrière. Depuis, c’était nous deux contre le monde, ou du moins c’est ce qu’elle voulait croire. Mais moi, je suffoquais.
Charleroi n’est pas tendre avec ceux qui rêvent trop fort. Les usines ferment, les rues se vident, et les regards se font lourds dès qu’on sort du rang. J’ai grandi dans une cité ouvrière où tout le monde connaît tout le monde, où les secrets sont des rumeurs qui s’enveniment au fil des années.
Mon secret à moi s’appelait Thomas. Il travaillait à la librairie du centre-ville, celle qui sentait le vieux papier et la pluie. On s’était rencontrés un soir d’orage, abrités sous le même porche alors que les éclairs zébraient le ciel au-dessus des terrils.
— Tu viens souvent ici ?
Sa voix était douce, presque timide. J’avais haussé les épaules, incapable de soutenir son regard.
— J’aime bien marcher quand il pleut… Ça lave tout.
Il avait souri. Ce sourire-là m’a poursuivi pendant des semaines. On s’est revus, d’abord par hasard, puis parce qu’on le voulait vraiment. Mais à Charleroi, deux garçons qui s’aiment, ça ne passe pas inaperçu.
Un soir, alors que je rentrais chez moi, j’ai trouvé ma mère assise dans le salon, une lettre froissée entre les mains.
— C’est quoi ça ?
Elle a brandi la lettre comme une arme. C’était un mot de Thomas, glissé dans la poche de ma veste. Quelques lignes maladroites mais sincères : « J’ai hâte de te revoir. »
— Tu veux me tuer de honte ? Tu veux que tout le quartier parle de nous ?
J’ai senti la colère monter en moi, brûlante et incontrôlable.
— Ce n’est pas une maladie, maman ! Ce n’est pas une honte !
Elle a éclaté en sanglots. J’aurais voulu la prendre dans mes bras, lui dire que tout irait bien. Mais j’étais trop blessé pour ça.
Les jours suivants ont été un enfer. Elle ne me parlait plus que pour me reprocher ce que j’étais. Les voisins chuchotaient sur notre passage. À l’école supérieure où j’étudiais l’instituteur primaire, certains profs me regardaient avec pitié ou dégoût.
Un soir, alors que je rentrais tard après avoir vu Thomas, elle m’attendait dans l’entrée.
— Si tu continues comme ça, tu n’es plus mon fils.
J’ai senti mon cœur se briser. Mais au fond de moi, une petite voix murmurait : « Tu as le droit d’être heureux. »
C’est ce soir-là que j’ai décidé de partir.
— J’ai tout décidé, maman ! C’est fini !
Elle s’est levée d’un bond, les yeux fous de rage et de peur.
— Tu… tu es un traître, Simon !
Un traître ? Moi ? J’ai eu un haut-le-cœur d’indignation.
— Un traître parce que j’ose vivre ? Parce que je refuse de me cacher ?
Je suis sorti en claquant la porte derrière moi. Dans la rue déserte, l’air sentait l’orage et la liberté mêlés.
J’ai dormi chez Thomas cette nuit-là. Il m’a accueilli sans poser de questions, juste avec ses bras ouverts et son silence rassurant.
Les semaines suivantes ont été difficiles. Ma mère a coupé les ponts. Elle a raconté à toute la famille que je l’avais abandonnée pour « une mauvaise vie ». Mon oncle Luc m’a appelé pour me dire que j’étais « une honte pour le nom des Delvaux ». Ma cousine Sophie a tenté de prendre ma défense sur Facebook, mais elle s’est fait insulter par d’autres membres de la famille.
Je me suis retrouvé seul avec Thomas dans un petit appartement au-dessus de la librairie. On comptait chaque euro pour payer le loyer et les factures d’électricité qui arrivaient toujours trop tôt. Certains jours, je regrettais presque la chaleur étouffante de la maison maternelle.
Mais il y avait aussi des moments de bonheur pur : nos petits-déjeuners sur le balcon en regardant le soleil se lever sur les toits gris de Charleroi ; nos promenades main dans la main dans le parc Reine Astrid ; nos discussions interminables sur nos rêves d’avenir loin d’ici.
Un matin d’hiver, alors que je préparais du café, Thomas est arrivé avec une lettre à la main.
— C’est pour toi… Ça vient de ta mère.
J’ai hésité avant d’ouvrir l’enveloppe. À l’intérieur, quelques mots griffonnés à la va-vite :
« Simon,
Je ne comprends pas ce que tu fais ni pourquoi tu fais ça. Mais tu restes mon fils. Si tu veux revenir… La porte est ouverte.
Maman »
J’ai pleuré comme un enfant ce jour-là. Thomas m’a serré fort contre lui sans rien dire.
Je ne suis pas retourné vivre chez elle. Mais petit à petit, on a recommencé à se parler. Au téléphone d’abord, puis autour d’un café au centre commercial Ville 2. Elle ne comprenait toujours pas tout, mais elle essayait. Et c’était déjà beaucoup.
Aujourd’hui, j’enseigne dans une école primaire à Gosselies. Les enfants me posent parfois des questions naïves sur ma vie : « Pourquoi t’as pas de femme ? » Je souris et je leur dis que chacun choisit son chemin.
Ma mère vient parfois voir mes spectacles de fin d’année avec ses copines du quartier. Elle applaudit plus fort que tout le monde et me serre dans ses bras à la sortie.
Mais il y a toujours cette question qui me hante : ai-je trahi ma famille ou me suis-je sauvé moi-même ? Peut-on vraiment être fidèle aux autres sans se trahir soi-même ?
Et vous… qu’auriez-vous fait à ma place ?