Léna face à la trahison et à la visite inattendue de sa belle-mère

— Tu crois vraiment que tu vas t’en sortir toute seule, Léna ?

La voix de ma belle-mère résonne encore dans la cuisine, froide et tranchante comme la pluie qui tambourine sur les vitres de notre maison à Namur. Je serre Zoé contre moi, sa petite tête blonde blottie dans mon cou. Elle dort enfin, épuisée par les cris de tout à l’heure. Moi, je n’arrive plus à pleurer. Je regarde le jardin, les lampadaires qui dessinent des ombres sur l’herbe détrempée, et je me demande comment tout a pu s’effondrer si vite.

Christophe est parti il y a trois heures. Il a claqué la porte sans un mot de plus, son sac de sport sur l’épaule. J’ai entendu le moteur de sa vieille Golf démarrer, puis plus rien. Le silence. Un silence assourdissant, seulement troublé par les sanglots étouffés de Zoé et les battements affolés de mon cœur.

Je revois encore son visage fermé, ses yeux fuyants. « Je n’en peux plus, Léna. Je ne suis pas heureux ici. » Il n’a même pas regardé sa fille. J’ai voulu lui hurler qu’on pouvait arranger les choses, qu’on avait traversé pire — la perte de son boulot chez Caterpillar, la maladie de ma mère, les factures qui s’accumulent sur la table du salon… Mais il n’a rien voulu entendre.

Et puis, à peine une heure après son départ, la sonnette a retenti. J’ai su tout de suite que c’était elle. Madame Dufour, ma belle-mère, toujours tirée à quatre épingles, parfumée comme une boutique d’Inno. Elle n’a même pas attendu que je l’invite à entrer.

— Je savais bien que ça finirait comme ça, a-t-elle lancé en posant son sac sur la table. Tu n’as jamais été faite pour mon fils.

J’ai senti la colère monter en moi, mais j’ai gardé le silence. Je n’avais pas la force de me battre. Pas ce soir.

— Tu comptes faire quoi maintenant ? Tu vas retourner chez tes parents à Charleroi ? Ou tu vas rester ici à végéter ?

Je serre les dents. Mes parents… Ils ont déjà assez de soucis avec mon frère qui ne trouve pas de boulot et ma sœur qui s’est installée à Liège avec un Flamand que personne ne comprend à table.

— Je vais rester ici, ai-je répondu d’une voix blanche. C’est chez moi aussi.

Elle a haussé les épaules, comme si ma réponse était une preuve supplémentaire de mon incompétence.

— Tu sais que Christophe est chez Sophie ?

Sophie. La collègue du CPAS avec qui il passait de plus en plus de temps ces derniers mois. J’ai senti mon estomac se nouer.

— Je m’en doutais…

Elle m’a regardée avec un mélange de pitié et de mépris.

— Tu aurais dû faire plus d’efforts. Un homme comme lui…

Je n’ai pas répondu. J’ai juste caressé les cheveux de Zoé, en priant pour qu’elle ne se réveille pas.

Après un moment, ma belle-mère s’est levée pour aller fouiller dans le frigo.

— Rien à manger… Tu ne fais même plus les courses ?

J’ai eu envie de lui jeter le pain rassis à la figure. Mais je me suis contentée de lui tourner le dos.

— Si tu veux manger, va au Delhaize en bas de la rue.

Elle a claqué la porte du frigo et s’est assise lourdement sur une chaise.

— Tu sais Léna, dans la vie il faut savoir se battre. Moi aussi j’ai eu des moments difficiles avec feu mon mari… Mais je n’ai jamais laissé tomber.

Je me suis retournée brusquement.

— Vous croyez que je laisse tomber ? Vous croyez que c’est facile d’élever un enfant toute seule ? De payer le loyer avec un mi-temps au Colruyt ?

Elle m’a dévisagée longuement.

— Il fallait y penser avant d’avoir une gamine.

J’ai senti mes jambes flancher. Je me suis assise à côté de Zoé, qui dormait toujours paisiblement malgré nos voix basses mais tendues.

Le silence est revenu. Je sentais la tension dans l’air, comme avant un orage d’été sur la Meuse.

Au bout d’un moment, elle a soupiré.

— Bon… Je vais partir. Mais sache que si tu as besoin d’aide…

Elle n’a pas fini sa phrase. Elle a attrapé son sac et s’est dirigée vers la porte sans un regard pour moi ni pour sa petite-fille.

Quand elle est partie, j’ai éclaté en sanglots silencieux. J’ai pleuré tout ce que je n’avais pas pu pleurer devant elle ou devant Christophe. J’ai pleuré pour Zoé, pour moi, pour tout ce qu’on avait perdu.

La nuit est tombée sur Namur. J’ai allumé une vieille lampe IKEA et j’ai regardé Zoé dormir dans son pyjama rose offert par ma sœur à Noël dernier. J’ai pensé à toutes ces femmes que je croise au Colruyt, fatiguées mais dignes, qui sourient malgré tout à leurs enfants en posant des paquets de lait dans leur caddie.

J’ai pensé à ma mère qui m’appelait tous les soirs quand j’étais enceinte pour savoir si j’avais bien mangé ; à mon père qui râlait contre le gouvernement mais qui m’apportait toujours des gaufres liégeoises quand il venait voir Zoé ; à mon frère qui me disait « T’inquiète pas, Léna, t’es forte » même quand il n’y croyait pas lui-même.

J’ai pensé à Christophe aussi. À nos débuts à l’université de Namur, quand on rêvait d’un appartement à Bruxelles et d’un chien nommé Biscotte. À nos soirées sur les quais avec des bières bon marché et des frites partagées sous la pluie.

Où tout cela avait-il dérapé ? Était-ce vraiment ma faute ?

Le lendemain matin, j’ai déposé Zoé chez la crèche communale avant d’aller travailler. J’avais les yeux gonflés mais personne n’a rien dit. Au Colruyt, j’ai croisé Fatima qui m’a prise dans ses bras sans un mot. Elle savait tout sans que j’aie besoin d’expliquer.

À midi, j’ai reçu un message de Christophe : « Je passerai prendre mes affaires ce soir. »

J’ai senti une boule dans ma gorge mais je n’ai pas répondu tout de suite. J’ai passé l’après-midi à ranger l’appartement comme une automate, jetant les souvenirs trop douloureux dans un sac poubelle : une photo de vacances à Ostende, un mug « Meilleur Papa du Monde », un ticket de cinéma froissé…

Le soir venu, Christophe est arrivé sans frapper. Il avait l’air fatigué mais déterminé.

— Tu vas bien ?

J’ai haussé les épaules.

— On fait aller…

Il a ramassé ses affaires en silence pendant que Zoé jouait dans sa chambre avec ses peluches.

Avant de partir, il s’est arrêté sur le seuil.

— Je suis désolé Léna… Vraiment…

J’ai voulu lui demander pourquoi Sophie ? Pourquoi maintenant ? Mais aucun mot n’est sorti.

Il est parti sans se retourner.

Ce soir-là, j’ai compris que je devrais apprendre à vivre sans lui. Pour Zoé. Pour moi aussi peut-être.

Mais comment fait-on pour recoller les morceaux quand tout s’est brisé ? Est-ce qu’on finit par pardonner ? Ou bien on apprend juste à vivre avec les éclats du passé ?