Oublie-la, mon vieux

— Adam, ouvre ! C’est important !

La voix de mon frère, Julien, résonnait derrière la porte de mon petit appartement à Outremeuse. J’avais à peine eu le temps de décrocher mon téléphone, encore engourdi par le sommeil, que déjà il tambourinait comme un forcené. Il était à peine six heures du matin, un dimanche de novembre, la pluie battait les vitres et la ville semblait encore endormie.

J’ai ouvert, les yeux bouffis, le cœur battant. Julien est entré sans attendre l’invitation, trempé jusqu’aux os, le visage fermé. Il a jeté un regard autour de lui, comme s’il cherchait quelqu’un d’autre.

— Elle est partie, Adam. Sophie… elle est partie cette nuit.

J’ai senti mon estomac se nouer. Sophie. Le prénom a résonné dans ma tête comme une cloche fêlée. J’ai reculé d’un pas, cherchant à comprendre.

— Partie ? Où ? Pourquoi tu viens me dire ça à moi ?

Julien a haussé les épaules, puis s’est effondré sur le canapé. Il a sorti un paquet de cigarettes de sa poche et en a allumé une, malgré l’interdiction formelle dans mon appart. Je n’ai rien dit. J’étais trop sonné.

— Elle t’a laissé cette lettre. Elle m’a demandé de te la donner si jamais… si jamais elle ne revenait pas.

Il a tendu une enveloppe froissée. Mes mains tremblaient en la prenant. Je n’ai pas osé l’ouvrir tout de suite. J’ai regardé Julien, cherchant une explication dans ses yeux gris, si semblables aux miens.

— Tu savais ?

Il a détourné le regard. Un silence lourd s’est installé, seulement troublé par le bruit de la pluie et le tic-tac de l’horloge Ikea au mur.

— Je savais qu’elle n’était pas heureuse. Mais je ne savais pas qu’elle partirait comme ça…

J’ai ouvert la lettre. L’écriture fine de Sophie me sautait aux yeux :

« Adam,
Je suis désolée. Je ne pouvais plus rester ici, entre toi et Julien, entre vos silences et vos secrets. Je pars à Bruxelles recommencer ailleurs. Ne me cherche pas. Oublie-moi, mon vieux.
Sophie »

Les mots dansaient devant mes yeux embués. J’ai senti la colère monter.

— Pourquoi elle t’a confié ça à toi ?

Julien a écrasé sa cigarette dans un mug vide.

— Parce qu’elle savait que tu ne comprendrais pas. Que tu t’accrocherais à elle comme tu t’accroches à tout ce qui te fait mal.

Je me suis levé d’un bond.

— Tu crois que je ne vois rien ? Tu crois que je ne sais pas ce qui se passe entre vous deux depuis des mois ?

Julien a blêmi.

— Adam…

— Non ! Tais-toi ! Depuis que papa est mort, tu fais comme si tout t’était dû ! Tu prends tout ce que j’aime !

Il s’est levé à son tour, les poings serrés.

— Tu crois que c’est facile pour moi ? Tu crois que je voulais ça ? Sophie… elle m’a aimé aussi, mais elle t’a choisi toi ! Et toi, tu l’as étouffée avec tes doutes, ta jalousie !

J’ai senti mes jambes flancher. Je me suis laissé tomber sur la chaise de la cuisine. Les souvenirs défilaient : les soirées au Pot-au-Lait avec Sophie et Julien, les balades sur les quais de la Meuse, les rires… et puis les disputes, les silences pesants.

Ma mère disait toujours : « Chez nous, on ne parle pas des problèmes. On les enterre sous le tapis jusqu’à ce qu’on trébuche dessus. »

J’ai regardé Julien. Il avait les larmes aux yeux.

— Qu’est-ce qu’on va dire à maman ?

Il a haussé les épaules.

— Elle dira que c’est la faute de Bruxelles, comme d’habitude.

Un rire amer m’a échappé.

Le reste de la journée s’est déroulé dans une brume épaisse. Julien est parti sans un mot de plus. J’ai relu la lettre de Sophie des dizaines de fois. J’ai essayé d’imaginer sa vie là-bas, dans une ville où personne ne connaissait son histoire ni ses blessures.

Le soir venu, j’ai appelé maman à Namur.

— Adam ? Tu vas bien ?

Sa voix douce m’a presque fait pleurer.

— Sophie est partie…

Un silence gênant.

— Je m’en doutais un peu… Tu sais, parfois il faut laisser partir ceux qu’on aime.

J’ai raccroché sans répondre. J’avais besoin d’air. J’ai enfilé ma veste et suis sorti marcher sous la pluie battante jusqu’à la gare des Guillemins. Les trains défilaient vers Bruxelles, vers Liège-Palais… vers ailleurs.

Sur le quai désert, j’ai croisé le regard d’une vieille dame qui m’a souri tristement.

— Vous attendez quelqu’un ?

J’ai secoué la tête.

— Non… j’essaie juste d’oublier quelqu’un.

Elle a hoché la tête avec compréhension.

En rentrant chez moi, j’ai trouvé un message vocal de Julien :

« Adam… Je suis désolé pour tout. Peut-être qu’un jour on arrivera à se pardonner… »

J’ai éclaté en sanglots. Toute ma vie semblait construite sur des non-dits : la mort de papa dans un accident sur l’E42 dont on ne parlait jamais ; maman qui s’enfermait dans sa cuisine dès qu’on abordait le sujet ; Julien et moi qui nous disputions pour des broutilles alors que tout ce qu’on voulait c’était être aimés.

Les jours ont passé. J’allais travailler à l’hôpital du CHU comme infirmier de nuit, croisant des visages fatigués, écoutant des histoires plus tristes encore que la mienne. Mais chaque soir en rentrant, l’absence de Sophie me frappait comme une gifle.

Un soir, alors que je rentrais du boulot sous une pluie fine typique du printemps liégeois, j’ai croisé mon voisin Ahmed sur le palier.

— Ça va Adam ? On te voit plus au foot du dimanche…

J’ai haussé les épaules.

— Pas trop le moral…

Il m’a tapé sur l’épaule.

— Faut pas rester seul, hein ! Viens dimanche prochain ! On joue contre Seraing !

J’ai souri faiblement. Peut-être qu’il avait raison. Peut-être qu’il fallait recommencer à vivre.

Le dimanche suivant, je me suis forcé à aller au terrain vague derrière l’école communale. L’équipe était là : Ahmed dans les buts, Luc et son accent namurois en défense, et même Chantal qui râlait contre l’arbitre avant même le coup d’envoi.

Après le match (qu’on a perdu 3-1), on est allés boire une bière au café du coin. Pour la première fois depuis longtemps, j’ai ri sans me forcer.

Mais en rentrant chez moi ce soir-là, j’ai trouvé une carte postale glissée sous ma porte. Une photo du parc du Cinquantenaire à Bruxelles. Au dos :
« Adam,
Je pense souvent à toi. Prends soin de toi.
Sophie »

J’ai pleuré toutes les larmes de mon corps cette nuit-là. Mais au fond de moi, quelque chose s’est apaisé. Peut-être qu’il fallait accepter que certaines histoires n’ont pas de fin heureuse. Peut-être qu’il fallait apprendre à vivre avec les cicatrices.

Aujourd’hui encore, je me demande : est-ce qu’on peut vraiment oublier ceux qu’on aime ? Ou bien faut-il apprendre à vivre avec leur absence ? Qu’en pensez-vous ?