Perdu parmi les ombres : l’histoire de Simon Delvaux

« Simon, tu vas encore rester planté là comme un imbécile ? » La voix de mon père résonne dans le couloir, rauque, tremblante, pleine de cette colère sourde qui s’est installée chez nous depuis des mois. Je serre les poings, le dos tourné à la porte de la cuisine. J’entends le tintement du verre contre la table, le souffle court de ma mère qui tente d’apaiser l’orage.

« Laisse-le, Luc. Il n’a rien fait… »

Mais il n’écoute pas. Il n’écoute plus personne depuis qu’il a perdu son boulot à l’usine Cockerill. Depuis que la lettre de licenciement est arrivée, tout a changé. Avant, on était une famille comme les autres à Seraing : papa travaillait dur, maman tenait la maison, et moi, je rêvais de devenir architecte. On allait au cinéma à Liège le samedi soir, on mangeait des frites à la baraque du coin après le foot. L’hiver, on patinait sur la Meuse gelée. L’été, on partait à Ostende, ramasser des coquillages et se chamailler pour une glace.

Mais ce soir-là, alors que la neige tombe sur les toits gris de notre cité, je sens que quelque chose s’est définitivement brisé.

« Tu crois que c’est facile, hein ?! » hurle mon père en jetant son verre contre le mur. Le liquide ambré coule lentement sur la tapisserie défraîchie. Ma mère sursaute, moi aussi. J’ai quinze ans et j’ai peur. Peur de lui, peur de ce qu’il est devenu.

Il n’était pas comme ça avant. Il riait fort, il chantait des chansons wallonnes en rentrant du boulot. Il me lançait dans les airs quand j’étais petit et me racontait des histoires de son enfance à Namur. Mais l’usine a fermé, et avec elle, c’est comme si on avait éteint la lumière chez nous.

Les factures s’accumulent sur la table du salon. Ma mère compte les pièces pour acheter du pain chez Madame Dupuis. Moi, je fais semblant de ne rien voir. À l’école, je mens à mes copains : « Non, tout va bien chez nous… » Mais je sais qu’ils entendent les rumeurs. Dans notre quartier, tout se sait.

Un soir, alors que je rentre du foot avec mon ami Thomas, il me lance : « Dis, Simon… ton père, il va mieux ? » Je détourne les yeux. Je ne sais pas quoi répondre. Comment expliquer ce vide qui a envahi notre maison ?

Les semaines passent. Mon père boit de plus en plus. Il s’enferme dans le salon avec ses bouteilles de Jupiler et ses souvenirs d’un autre temps. Ma mère s’efface peu à peu, comme une ombre sur le mur. Elle ne rit plus. Elle ne chante plus.

Un dimanche matin, alors que je descends pour prendre mon petit-déjeuner, je trouve ma mère assise à la table, la tête entre les mains.

« Simon… » Sa voix est si faible que j’ai du mal à l’entendre. « Je crois qu’il faut qu’on parte… »

Je sens mon cœur se serrer. Partir ? Quitter notre maison ? Nos souvenirs ?

Mais elle a raison. On ne peut plus vivre comme ça.

Ce soir-là, alors que mon père dort dans le canapé, ivre mort, ma mère fait sa valise en silence. Je prends quelques vêtements, mon carnet de dessins et une photo de nous trois à Ostende. On sort dans la nuit glacée sans un bruit.

On trouve refuge chez ma tante Isabelle à Huy. Sa maison sent le café chaud et les gaufres maison. Elle nous accueille sans poser de questions. Mais je vois bien dans ses yeux qu’elle sait tout.

Les premiers jours sont difficiles. Je dors mal. Je fais des cauchemars où mon père crie mon nom dans le noir. À l’école, je suis le « nouveau », celui qui vient « d’un foyer cassé ». Les profs sont gentils mais maladroits : « Si tu veux parler, Simon… » Mais je n’ai pas envie de parler.

Un soir, alors que je dessine sur la table de la cuisine, ma tante s’assied près de moi.

« Tu sais, Simon… ton père n’est pas un monstre. Il souffre aussi. »

Je hausse les épaules. Je ne veux pas entendre ça.

Mais au fond de moi, je sais qu’elle a raison.

Les mois passent. Ma mère trouve un petit boulot dans une boulangerie du centre-ville. Je commence à m’habituer à cette nouvelle vie, même si chaque bruit fort me fait sursauter.

Un jour de printemps, alors que je rentre du lycée, je trouve une lettre dans la boîte aux lettres. C’est l’écriture tremblante de mon père.

« Simon,
Je suis désolé pour tout ce que je t’ai fait subir. Je ne me reconnais plus moi-même depuis que j’ai perdu mon travail. J’espère qu’un jour tu pourras me pardonner.
Papa »

Je relis la lettre des dizaines de fois. Les mots tournent dans ma tête comme une chanson triste.

Ma mère me regarde en silence quand je lui montre la lettre.

« Tu veux lui répondre ? »

Je ne sais pas quoi dire. J’ai envie de hurler, de pleurer, de tout casser… mais rien ne sort.

Les années passent. Je grandis avec cette blessure en moi, cette cicatrice invisible que personne ne voit mais qui me brûle chaque jour.

À dix-huit ans, j’obtiens mon diplôme avec mention et je décide d’étudier l’architecture à l’Université de Liège. Ma mère est fière de moi ; elle pleure en silence lors de la remise des diplômes.

Un soir d’automne, alors que je marche seul sur les quais de la Meuse, je croise un homme assis sur un banc, une bouteille vide à ses pieds. Il lève les yeux vers moi : c’est mon père.

Il a vieilli d’un coup ; ses cheveux sont gris, ses mains tremblent.

« Simon… »

Je m’arrête devant lui sans savoir quoi faire.

« Je t’ai tellement manqué… » Sa voix se brise.

Je m’assieds à côté de lui sans un mot.

On reste là longtemps, à regarder les lumières de la ville se refléter sur l’eau noire.

« Tu sais… j’ai essayé d’arrêter… mais c’est dur… »

Je ferme les yeux. J’aimerais lui dire que je lui pardonne, que tout peut recommencer… mais je n’y arrive pas.

On se quitte sans promesse ni reproche.

Aujourd’hui encore, quand je repense à cette nuit-là, je me demande si on peut vraiment guérir des blessures du passé ou si elles restent en nous pour toujours.

Est-ce que l’amour suffit pour réparer ce qui a été brisé ? Ou faut-il apprendre à vivre avec les ombres ? Qu’en pensez-vous ?