Entre les murs de Liège : le poids du silence

— Tu ne comprends jamais rien, hein ?

La voix de mon père résonne encore dans la cuisine, tranchante comme un couteau. Je serre la tasse de café entre mes mains, les jointures blanches. Maman, debout près de l’évier, essuie nerveusement un verre qui n’a jamais été aussi propre. Mon petit frère, Simon, s’est réfugié dans sa chambre, la porte fermée à double tour. Moi, je reste là, plantée au milieu du champ de bataille, le cœur battant trop fort.

C’était un jeudi soir de novembre à Liège. La pluie martelait les vitres de notre appartement du quartier Sainte-Marguerite. J’avais dix-neuf ans et je venais d’annoncer à mes parents que j’avais raté ma première année à l’ULiège. Mon père, Luc, n’a pas supporté. Il a crié, insulté, puis il est parti en claquant la porte. Le silence qui a suivi était assourdissant.

Je me souviens avoir pensé : « Voilà, c’est fini. »

Mais rien n’est jamais vraiment fini dans une famille belge. Le lendemain matin, papa est revenu comme si de rien n’était. Il a allumé la radio sur Vivacité, s’est servi un café et a demandé :

— T’as vu la météo ? Encore de la flotte aujourd’hui.

Maman a hoché la tête sans un mot. Moi, je me suis enfermée dans ma chambre avec mon téléphone. J’ai envoyé un message à mon amie Sophie : « Je crois que je vais péter un câble. » Elle m’a répondu : « Viens chez moi ce soir. »

Chez Sophie, c’est l’opposé de chez moi. Sa mère rit tout le temps, son père cuisine des boulets liégeois en chantant du Brel. J’enviais cette légèreté qui me semblait inaccessible.

Le soir même, j’ai retrouvé Simon assis sur le rebord de la fenêtre.

— Tu crois qu’il va recommencer ?

Il parlait de papa et de ses colères noires. Je n’ai pas su quoi répondre. Simon n’avait que treize ans mais il comprenait déjà trop de choses.

Les semaines ont passé. À la maison, on vivait côte à côte sans vraiment se parler. Maman travaillait au Delhaize du coin ; elle rentrait fatiguée, les mains abîmées par les caisses et les sacs trop lourds. Papa faisait des heures sup’ à l’usine ArcelorMittal, mais ça ne suffisait jamais pour payer toutes les factures.

Un soir de décembre, alors que la ville s’illuminait pour Noël, j’ai surpris une conversation entre mes parents.

— On ne va pas tenir comme ça, Luc…
— Tu veux que je fasse quoi ?
— Je sais pas… Peut-être qu’on devrait vendre l’appartement.

J’ai senti la panique monter en moi. Cet appartement, c’était tout ce qu’on avait. Les souvenirs d’enfance sur le tapis râpé du salon, les anniversaires fêtés avec des gaufres maison… Tout ça allait disparaître ?

J’ai commencé à sortir plus souvent avec Sophie et ses amis. On traînait dans les cafés du Carré, on refaisait le monde autour d’une Jupiler ou d’un peket bon marché. Mais même entourée de rires et de musique, je sentais un vide immense en moi.

Un soir, alors que je rentrais tard, j’ai trouvé maman en larmes dans la cuisine.

— Aurélie… Je sais plus quoi faire…

Elle s’est effondrée dans mes bras. Pour la première fois, j’ai vu toute sa fragilité. Elle qui avait toujours été forte pour nous…

— Maman, on va s’en sortir. Je te le promets.

Mais au fond de moi, je n’y croyais pas vraiment.

Quelques jours plus tard, Simon est rentré du collège avec un œil au beurre noir.

— C’est rien… Juste une bagarre.

Mais j’ai su tout de suite qu’il mentait. Il subissait les moqueries à cause de nos problèmes d’argent. Les enfants peuvent être cruels.

J’ai voulu parler à papa mais il m’a coupée net :

— Tu crois que j’ai pas assez de soucis comme ça ?

J’ai explosé :

— Et nous alors ? On compte pas ?

Il m’a regardée avec une tristesse que je n’avais jamais vue dans ses yeux.

— Je fais ce que je peux…

Ce soir-là, j’ai compris que mes parents étaient aussi perdus que moi.

Le temps a continué sa course folle. L’hiver est passé, puis le printemps est arrivé avec ses promesses de renouveau. Mais chez nous, rien ne changeait vraiment. Les factures s’accumulaient sur la table du salon ; maman pleurait en cachette ; Simon s’enfermait dans sa musique ; papa buvait plus qu’avant.

Un jour de mai, alors que je révisais pour mes examens de rattrapage à la bibliothèque des Chiroux, j’ai reçu un appel de Simon.

— Aurélie… Papa est parti.
— Quoi ? Où ça ?
— Je sais pas… Il a juste laissé un mot : « Désolé. »

Je suis rentrée en courant sous la pluie battante. Maman était assise sur le canapé, le visage blême.

— Il reviendra… Il revient toujours…

Mais cette fois-ci, il n’est pas revenu.

Les semaines suivantes ont été un cauchemar. Maman a sombré dans une dépression silencieuse ; Simon s’est mis à sécher les cours ; moi, j’ai arrêté d’aller à l’université. On vivait comme des fantômes dans cet appartement trop grand pour notre tristesse.

Un soir d’été, alors que le soleil se couchait sur les toits de Liège, j’ai pris Simon par la main et on est sortis marcher le long de la Meuse.

— Tu crois qu’on va s’en sortir ?

Il m’a regardée avec ses grands yeux fatigués.

— Je sais pas… Mais on est ensemble.

Cette phrase m’a donné la force de continuer.

Petit à petit, on a remonté la pente. J’ai trouvé un job étudiant dans une friterie près de la gare des Guillemins ; Simon a repris goût à l’école grâce à un prof qui croyait en lui ; maman a accepté de se faire aider par une assistante sociale du CPAS.

On n’a jamais revu papa. Parfois, je me demande où il est, s’il pense à nous quand il entend une chanson de Brel ou qu’il sent l’odeur des gaufres chaudes dans les rues de Liège.

Aujourd’hui encore, chaque fois que je passe devant notre ancien appartement — on a dû le vendre finalement — mon cœur se serre un peu. Mais je me dis qu’on a survécu à tout ça ensemble.

Est-ce que nos blessures finiront par guérir ? Est-ce qu’on peut vraiment pardonner à ceux qui nous ont brisés ? Je vous pose la question : qu’auriez-vous fait à ma place ?