Pour ma mère, je suis pire que le diable !

— Tu n’es qu’un bon à rien, Igor ! Tu entends ? Un bon à rien !

La voix de ma mère résonne encore dans ma tête, même des années après cette nuit où tout a basculé. Je me souviens du carrelage froid de la cuisine, des larmes qui coulaient sur mes joues, et du regard dur de ma mère, Françoise, plantée devant moi comme une statue de colère. J’avais seize ans, et je venais d’annoncer que j’avais raté mon année à l’athénée royal de Liège. Mon père, Luc, restait silencieux dans l’embrasure de la porte, les bras croisés, le visage fermé.

— Tu crois qu’on s’est sacrifiés pour quoi ? Pour que tu traînes avec tes copains à la gare de Guillemins ? Pour que tu fumes des joints dans les parcs ?

Je n’ai pas répondu. Je savais que chaque mot serait une provocation de trop. J’aurais voulu lui dire que je faisais de mon mieux, que l’école me semblait un labyrinthe sans issue, que les profs ne voyaient en moi qu’un cancre. Mais elle ne voulait pas entendre. Elle voulait un fils modèle, comme mon cousin Arnaud, qui venait d’entrer à l’UCLouvain.

Ce soir-là, j’ai quitté la maison en claquant la porte. Je suis allé marcher le long de la Meuse, sous les lampadaires blafards. J’ai pensé à sa voix, à ses reproches, à cette impression d’être un étranger dans ma propre famille. J’étais le mouton noir, celui dont on ne parle qu’à voix basse lors des repas de famille chez ma tante Mireille à Seraing.

Les années ont passé. J’ai tenté des petits boulots : serveur dans une friterie à Ans, manutentionnaire dans un entrepôt à Herstal, livreur pour une sandwicherie du centre-ville. À chaque fois que je rentrais chez mes parents, c’était la même rengaine.

— Tu n’as toujours rien fait de ta vie !

Mon père se taisait toujours. Il s’asseyait devant la télé avec sa Jupiler et attendait que l’orage passe. Parfois, il me lançait un regard triste, presque coupable. Mais il n’a jamais pris ma défense.

Un soir d’hiver, alors que la neige recouvrait les trottoirs de Liège et que les bus TEC roulaient au ralenti, j’ai trouvé mon frère cadet, Mathieu, en train de pleurer dans sa chambre.

— Qu’est-ce qu’il y a ?
— Maman dit que je finirai comme toi…

J’ai senti une colère sourde monter en moi. Ma mère ne se contentait plus de me rabaisser ; elle utilisait mon échec comme une menace pour mon frère. J’ai voulu l’affronter, lui dire qu’elle détruisait tout sur son passage. Mais j’ai eu peur. Peur d’envenimer encore plus la situation.

À vingt-trois ans, j’ai rencontré Sophie lors d’une soirée au Pot au Lait. Elle était douce, compréhensive, et surtout elle ne me jugeait pas. Avec elle, j’ai cru pouvoir respirer enfin. Nous avons emménagé ensemble dans un petit appartement à Outremeuse. J’ai trouvé un travail comme agent d’entretien dans une école primaire. Ce n’était pas le rêve, mais c’était honnête.

Le jour où j’ai annoncé à mes parents que j’allais être papa, ma mère a éclaté de rire.

— Toi ? Un père ? Tu vas faire quoi ? Apprendre à ton fils comment rater sa vie ?

J’ai serré les poings si fort que mes ongles ont laissé des marques dans ma paume. Sophie a tenté d’apaiser la situation :

— Madame Delvaux, Igor est quelqu’un de bien…
— Toi aussi tu vas finir malheureuse avec lui !

Je n’ai plus remis les pieds chez eux pendant des mois.

Quand notre fils Louis est né, j’ai envoyé une photo à mes parents. Mon père a répondu par un simple « Félicitations ». Ma mère n’a rien dit.

Les années ont filé. Louis a grandi. Il posait souvent des questions sur ses grands-parents.

— Pourquoi mamie ne vient jamais nous voir ?

Je n’avais pas de réponse. Comment expliquer à un enfant que l’amour peut parfois être conditionnel ? Que certains cœurs sont fermés à double tour ?

Un jour, alors que je déposais Louis à l’école communale de Saint-Nicolas, j’ai croisé ma mère sur le marché du vendredi. Elle m’a regardé comme si j’étais un inconnu.

— Bonjour maman…
— Tu n’as pas honte de te montrer ici ?

J’ai senti tous les regards se tourner vers nous. J’aurais voulu disparaître.

Le soir même, j’ai reçu un appel de mon père.

— Igor… Ta mère est malade. Un cancer…

J’ai ressenti un mélange étrange : tristesse, colère, culpabilité. Devais-je aller la voir ? Lui pardonner ? Ou rester fidèle à mes blessures ?

Sophie m’a encouragé :

— Tu devrais lui parler. Pour toi, pas pour elle.

J’ai pris le bus 4 jusqu’à l’hôpital du CHU Sart-Tilman. Ma mère était allongée sur son lit, amaigrie, les yeux cernés.

— Qu’est-ce que tu fais là ?
— Je voulais te voir…
— Tu crois que ça va changer quelque chose ?

J’ai eu envie de hurler. Mais je me suis contenté de m’asseoir près d’elle.

— Je voulais juste te dire que malgré tout… je t’aime.

Elle a détourné le regard vers la fenêtre où tombait une pluie fine sur les collines de Cointe.

Je suis parti sans un mot de plus.

Quelques semaines plus tard, mon père m’a appelé pour m’annoncer sa mort. Aux funérailles à l’église Saint-Jacques, j’ai vu des visages familiers : ma tante Mireille qui pleurait bruyamment, mon frère Mathieu qui évitait mon regard… Personne ne m’a adressé la parole.

En rentrant chez moi ce soir-là, j’ai serré Louis contre moi plus fort que jamais.

Aujourd’hui encore, je me demande : pourquoi certains parents sont-ils incapables d’aimer leurs enfants tels qu’ils sont ? Est-ce moi qui ai échoué… ou est-ce elle qui n’a jamais su aimer ? Qu’en pensez-vous ?