Entre les murs de Liège : L’amour, la famille et moi

— Tu vas encore rentrer à cette heure-là ? Tu crois que c’est une vie, ça ?

La voix de ma mère résonne dans la cuisine, tranchante comme un couteau. Je serre la poignée de mon sac, le cœur battant. Je sais déjà que la soirée va mal finir. Dehors, la pluie tambourine contre les vitres du petit appartement à Outremeuse. J’ai vingt-trois ans, mais devant elle, je redeviens une gamine prise en faute.

— Maman, je t’ai déjà dit que j’étais chez Sophie. On a juste bossé sur notre mémoire…

Elle lève les yeux au ciel, essuie ses mains sur son tablier à carreaux. — Sophie, Sophie… Toujours la même excuse. Tu crois que je ne vois pas clair dans ton jeu ? C’est encore ce Maxime, hein ?

Je détourne le regard. Maxime. Mon secret, mon refuge, mais aussi la source de tous mes tourments. Il n’est pas du « bon quartier », comme dit maman. Il travaille à l’usine Cockerill, il a les mains abîmées et le rire facile. Mais il n’a pas fait l’unif, il ne connaît rien à la littérature française ni à l’histoire de l’art. Pour maman, c’est déjà rédhibitoire.

— Arrête avec Maxime, s’il te plaît…

Elle s’approche de moi, son visage fatigué par les années passées à nettoyer les bureaux du centre-ville. — Tu vaux mieux que ça, Aurélie. Tu pourrais avoir un garçon comme Benoît. Lui au moins, il a un avenir. Il va devenir avocat !

Benoît… Le fils du notaire de la rue Saint-Gilles. Toujours bien coiffé, poli, avec ses chaussures qui brillent et ses phrases toutes faites. Il m’a invitée deux fois au cinéma Sauvenière, mais je n’ai jamais ressenti ce frisson dans le ventre comme avec Maxime.

Je soupire. — Ce n’est pas si simple, maman.

Elle secoue la tête, désespérée. — Tu te fais du mal pour rien. Tu verras, un jour tu comprendras.

Je monte dans ma chambre sous les toits, le cœur lourd. J’envoie un message à Maxime : « On se voit demain ? » Il répond presque aussitôt : « Toujours pour toi. »

Le lendemain matin, je retrouve Sophie à la fac. Elle me lance un regard complice.

— Alors, t’as survécu à ta mère ?

Je ris jaune. — À peine… Elle veut encore me caser avec Benoît.

Sophie éclate de rire. — Franchement, tu pourrais faire pire !

Je hausse les épaules. — Peut-être… Mais je ne sais plus ce que je ressens. Parfois j’ai l’impression d’être écartelée entre deux mondes.

Sophie me regarde avec sérieux. — Tu sais ce que disait ma grand-mère ? « Quand tu hésites entre deux hommes, c’est que tu n’aimes vraiment aucun des deux. »

Je reste silencieuse. Et si elle avait raison ?

Le soir même, Maxime m’attend devant le cinéma Opéra. Il a ce sourire qui me fait tout oublier.

— Viens, on va marcher sur les quais.

On longe la Meuse sous les lampadaires jaunes. Il me prend la main.

— Tu penses encore à ce qu’ils disent chez toi ?

Je hoche la tête. — Ils ne comprennent pas… Ils veulent que je sois quelqu’un d’autre.

Il s’arrête et me regarde droit dans les yeux.

— Et toi ? Tu veux être qui ?

La question me cloue sur place. Qui est-ce que je veux être ? La fille parfaite pour sa famille ou celle qui écoute son cœur ?

Les semaines passent et la tension monte à la maison. Maman devient de plus en plus dure ; papa ne dit rien mais son silence pèse lourd.

Un soir, alors que je rentre plus tard que d’habitude, je trouve maman assise dans le salon, une lettre ouverte sur la table.

— C’est quoi ça ?

Je reconnais le papier à en-tête de l’université : ma demande d’échange Erasmus à Barcelone a été acceptée.

— Tu voulais partir sans rien dire ?! Tu veux vraiment tout foutre en l’air ?

Sa voix tremble de colère et de peur mêlées.

— Je voulais juste… respirer un peu.

Elle se lève brusquement.

— Et Maxime ? Et Benoît ? Et nous ? Tu penses qu’à toi !

Je sens les larmes monter.

— Justement… Je ne pense jamais à moi ! Toujours à vous faire plaisir…

Elle s’effondre sur le canapé, vaincue par une fatigue plus grande qu’elle.

Les jours suivants sont un enfer silencieux. Je croise Benoît au marché du dimanche ; il me sourit timidement.

— Tu vas bien ? On ne te voit plus beaucoup…

Je bredouille une excuse et m’éloigne vite. Je n’ai pas envie de lui mentir encore.

Le soir même, je retrouve Maxime dans son petit appartement près de Seraing. Il prépare des pâtes et met du Jacques Brel en fond sonore.

— T’as pas l’air dans ton assiette…

Je m’effondre en larmes.

— Je pars peut-être à Barcelone… Je ne sais plus où j’en suis…

Il pose sa main sur la mienne.

— Si tu dois partir pour te trouver, alors pars. Je t’attendrai si tu veux… Mais promets-moi une chose : choisis pour toi, pas pour eux ni pour moi.

Cette nuit-là, je dors peu. Je pense à tout ce que je vais laisser derrière moi : ma mère et ses rêves brisés, mon père et son silence, Benoît et ses promesses tranquilles, Maxime et son amour sans condition… Et moi au milieu de tout ça, perdue entre deux rives comme la Meuse qui traverse Liège sans jamais s’arrêter.

Le jour du départ approche. Maman ne me parle presque plus ; papa me serre fort dans ses bras sans un mot. Maxime m’accompagne à la gare des Guillemins.

— Tu reviendras ?

Je souris tristement.

— Je ne sais pas… Peut-être que je reviendrai différente.

Il m’embrasse doucement sur le front.

Dans le train qui file vers Bruxelles puis vers l’inconnu, je regarde défiler les paysages gris et verts de Wallonie. Je me demande si on peut vraiment aimer quelqu’un sans se perdre soi-même… Ou si au fond, il faut d’abord s’aimer assez pour oser partir.

Et vous ? Vous avez déjà dû choisir entre votre famille et votre propre bonheur ? Est-ce qu’on peut vraiment tout avoir sans rien sacrifier ?