Soixante ans et personne n’a besoin de moi ? C’est la meilleure chose qui me soit arrivée
« Tu comptes encore venir dimanche, maman ? » La voix de ma fille, Sophie, résonne dans le combiné, sèche, presque agacée. Je sens déjà la boule dans mon ventre. Je sais ce qu’elle va dire ensuite. « Parce qu’avec les enfants, on a prévu d’aller chez les parents de Vincent… Tu comprends, hein ? »
Je comprends. Je comprends trop bien. Depuis que j’ai pris ma retraite de l’administration communale de Namur, il y a deux ans, j’ai l’impression d’être devenue invisible. Mes petits-enfants, Émile et Louise, ne m’appellent plus « Mamie » avec la même tendresse. Ils grandissent, ils ont leurs amis, leurs activités. Sophie et Vincent sont débordés, toujours pressés. Et moi, je me retrouve seule dans cette maison trop grande, à regarder les murs jaunis par le temps et à me demander à quoi je sers encore.
Je raccroche doucement. Le silence s’abat sur moi comme une chape de plomb. Je me dirige vers la fenêtre du salon, celle qui donne sur le jardin où Paul et moi avons planté ce vieux cerisier il y a trente ans. Paul… Il est parti il y a cinq ans déjà. Un infarctus foudroyant, un matin de janvier. Depuis, je vis entourée de souvenirs et de regrets.
« Tu devrais sortir plus, maman ! » m’a dit Sophie la dernière fois qu’elle est passée en coup de vent. « Il y a des clubs pour les gens comme toi… Tu pourrais faire du tricot ou du yoga ! » Les gens comme moi… J’ai failli éclater de rire. Ou pleurer. Je ne sais plus très bien.
Le soir tombe sur Jambes. Je prépare un bol de soupe aux poireaux – la recette de ma mère – et je m’assieds devant la télévision. Les infos parlent encore des inondations à Liège, des prix qui montent, des jeunes qui partent à Bruxelles ou à l’étranger parce qu’il n’y a plus rien ici pour eux. Je me sens vieille, inutile, dépassée.
Mais ce soir-là, quelque chose craque en moi. Je me lève brusquement et j’ouvre la porte-fenêtre. L’air frais me gifle le visage. Je sors pieds nus sur la pelouse humide. Je regarde le ciel noir, les lumières des maisons voisines où d’autres familles rient peut-être ensemble. Et soudain, je crie. Un cri rauque, venu du fond de mes tripes : « Est-ce que quelqu’un a encore besoin de moi ?! »
Le lendemain matin, je me réveille avec une étrange sensation de légèreté. Comme si ce cri avait emporté avec lui une partie du poids qui m’écrasait depuis des années. Je décide d’aller au marché du samedi à Namur. Cela fait des mois que je n’y ai pas mis les pieds seule.
Sur la place du Vieux Marché, tout est bruyant, coloré, vivant. Je croise Madame Delvaux, une ancienne collègue qui me lance : « Alors Marie, tu tiens le coup ? » Je souris faiblement. Mais au détour d’un étal de fromages, j’entends une voix familière : « Marie ! C’est toi ? » C’est Lucienne, mon amie d’enfance perdue de vue depuis des lustres.
Nous nous asseyons à la terrasse d’un café. Elle me raconte sa vie : veuve elle aussi, ses enfants partis à Louvain-la-Neuve, elle s’est inscrite à un atelier d’écriture à la Maison de la Culture. « Tu devrais venir ! On n’est pas mortes, tu sais ! » lance-t-elle en riant.
Je rentre chez moi avec un sentiment nouveau : l’envie d’essayer quelque chose pour moi. Pas pour faire plaisir à Sophie ou aux petits-enfants, mais juste pour moi.
La semaine suivante, j’ose franchir la porte de l’atelier d’écriture. Nous sommes six femmes et deux hommes autour d’une grande table en bois. L’animatrice s’appelle Chantal – une Liégeoise pleine d’énergie qui nous fait écrire sur nos souvenirs d’enfance en Wallonie. Pour la première fois depuis longtemps, je sens mon cœur battre plus fort.
À la fin de la séance, Chantal me dit : « Vous avez une belle plume, Marie. Vous devriez écrire votre histoire. » Mon histoire ? Qui voudrait la lire ?
Mais le soir même, je me mets à écrire. Sur Paul et son rire tonitruant lors des brocantes du dimanche à Ciney. Sur Sophie petite fille qui courait pieds nus dans le jardin en criant « Regarde mamie ! Un papillon ! ». Sur les Noëls bruyants chez mes parents à Dinant.
Les semaines passent et je reprends goût à la vie. J’attends chaque jeudi avec impatience pour retrouver Lucienne et les autres à l’atelier. J’apprends à écouter les histoires des autres : Jean-Pierre qui a perdu son fils dans un accident de moto sur la N4 ; Mireille qui se bat contre un cancer ; Fatima qui a fui l’Algérie pour offrir une vie meilleure à ses enfants en Belgique.
Un jour, Sophie débarque sans prévenir. Elle me trouve en train d’écrire dans le salon.
— Tu fais quoi maman ?
— J’écris.
— Tu écris quoi ?
— Mon histoire.
Elle me regarde comme si je venais d’annoncer que j’allais grimper l’Everest.
— Tu ne veux pas plutôt venir garder les enfants samedi ? On a un dîner chez des amis…
Je sens la colère monter en moi.
— Non Sophie. Samedi j’ai atelier d’écriture.
Elle ouvre grand les yeux.
— Mais enfin maman… Tu pourrais quand même nous aider un peu !
— J’ai passé toute ma vie à vous aider. Maintenant c’est mon tour.
Elle claque la porte en partant.
Je pleure longtemps ce soir-là. Pas parce que Sophie est fâchée – elle finira par comprendre – mais parce que pour la première fois je me suis choisie moi-même.
Les mois passent. Je publie quelques textes dans le journal local de Jambes. À Noël, Lucienne m’offre un carnet relié en cuir : « Pour toutes tes histoires encore à écrire ! »
Sophie revient peu à peu vers moi. Un jour elle m’appelle :
— Maman… Tu pourrais me lire ce que tu écris ?
Sa voix tremble un peu.
Je souris.
— Viens samedi après-midi avec Émile et Louise. On fera des crêpes et je vous lirai mon histoire.
Ce samedi-là, nous rions tous ensemble dans la cuisine comme avant. Émile me demande :
— Mamie, tu étais triste quand tu étais petite ?
Je lui réponds :
— Parfois oui… Mais tu sais quoi ? Même quand on croit qu’on ne sert plus à rien, il y a toujours une nouvelle histoire à inventer.
Aujourd’hui j’ai soixante ans et je ne suis peut-être plus indispensable à personne… Mais c’est la meilleure chose qui me soit arrivée : j’ai enfin appris à être indispensable pour moi-même.
Est-ce qu’il faut vraiment attendre que tout s’écroule pour se retrouver soi-même ? Et vous, avez-vous déjà ressenti ce moment où tout bascule ?