Un hiver à Chênée : le vieux monsieur et son fidèle gardien
— Tu ne vas quand même pas rester ici tout seul, papa !
La voix de ma fille, Sophie, résonne dans la cuisine froide. Elle a ce ton tranchant, presque cassant, qu’elle prend quand elle est inquiète ou en colère. Je serre la tasse de café entre mes mains tremblantes. Dehors, la pluie de novembre tambourine contre les vitres. Gustave, mon vieux berger belge, lève la tête et pousse un soupir fatigué.
— Et pourquoi pas ? Je suis encore capable de m’occuper de moi-même, non ?
Sophie secoue la tête, ses cheveux bruns s’agitent comme les branches du vieux noyer dans le jardin. Elle regarde autour d’elle : les photos jaunies sur le buffet, les rideaux défraîchis, la tapisserie qui se décolle. Je sais ce qu’elle pense : que cette maison est trop grande pour un vieil homme seul, que je finirai par tomber dans l’escalier ou oublier d’éteindre le gaz.
— Papa… Tu sais très bien que ce n’est plus comme avant. Depuis que maman est partie…
Je détourne les yeux. Depuis que Lucienne est morte, il y a deux ans, tout a changé. Les jours sont devenus plus longs, les nuits plus froides. Mais Gustave est resté. Il dort à mes pieds, me suit partout, me réveille quand je m’endors devant la télé. Il comprend tout, lui.
— Je ne veux pas aller en maison de repos, Sophie. Pas encore. Pas tant que je peux marcher et penser par moi-même.
Elle soupire, lasse. Elle sort son portable et pianote un message à la hâte. J’imagine qu’elle écrit à son mari, Benoît, ou à son frère Thomas qui vit à Bruxelles et ne vient plus guère.
— Je ne veux pas te forcer, papa. Mais tu dois comprendre que ça m’inquiète…
Je me lève péniblement et vais caresser Gustave. Son poil est rêche, mais sa chaleur me rassure. Je regarde par la fenêtre : le jardin est détrempé, les feuilles mortes s’accumulent contre la clôture. J’entends encore la voix de Lucienne qui me disait : « Marcel, n’oublie pas de ramasser les feuilles avant l’hiver ! »
Mais je n’ai plus la force.
Le soir venu, Sophie repart en me lançant un dernier regard inquiet. Gustave et moi restons seuls dans la maison silencieuse. Je prépare une soupe aux poireaux — la recette de ma mère — et nous mangeons côte à côte. Il me regarde avec ses yeux pleins d’amour et de tristesse.
La nuit tombe vite en novembre. Je m’assieds dans le vieux fauteuil près du poêle à charbon. Les souvenirs affluent : Lucienne qui chantonne en préparant le repas ; Thomas qui court dans le jardin avec un ballon ; Sophie qui pleure parce qu’elle a perdu sa poupée préférée.
Je ferme les yeux. Gustave pose sa tête sur mes genoux.
— Tu te souviens de tout ça, mon vieux ? Hein ?
Il remue la queue faiblement.
Les jours passent. La pluie laisse place au givre. Chaque matin, je sors avec Gustave pour une courte promenade jusqu’à la Meuse. Les berges sont désertes ; seuls quelques pêcheurs silencieux saluent d’un signe de tête. Parfois, je croise Madame Dupuis, ma voisine octogénaire qui promène son chat en laisse.
Un matin de décembre, alors que je peine à enfiler mes bottes, j’entends frapper à la porte.
— Marcel ! C’est moi !
C’est Jean-Pierre, mon ancien collègue des Ateliers de la SNCB. Il a pris sa retraite il y a dix ans déjà. Il entre sans attendre qu’on l’invite — comme toujours — et pose une bouteille de peket sur la table.
— On trinque ?
Je souris malgré moi. On parle du bon vieux temps : des grèves à Liège-Guillemins, des blagues du chef d’atelier, des accidents évités de justesse. Jean-Pierre rit fort mais son regard se voile quand il évoque son fils parti vivre à Namur et qui ne donne plus signe de vie.
— On devient des vieux croûtons oubliés…
Je hausse les épaules.
— Tant qu’on a nos chiens et notre peket…
Il éclate de rire et tape sur la table.
Mais le soir venu, la solitude revient comme une vague glacée.
Un matin de janvier, je me réveille avec une douleur sourde dans la poitrine. Gustave gémit doucement à côté du lit. Je tente de me lever mais mes jambes flanchent. La peur me serre le cœur : et si Sophie avait raison ? Et si je n’étais plus capable ?
Je rampe jusqu’au téléphone et compose le numéro de Sophie avec des doigts engourdis.
— Allô ? Papa ?
Sa voix tremble d’angoisse.
— J’ai mal… Viens vite…
Tout va très vite ensuite : l’ambulance qui arrive en hurlant dans la rue étroite ; les pompiers qui me portent sur un brancard ; Gustave qui aboie furieusement et refuse de me quitter.
À l’hôpital de la Citadelle, tout est blanc et froid. Sophie reste près de moi jour et nuit. Les médecins parlent d’infarctus, de tension trop élevée, de médicaments à prendre « à vie ».
Je pense à Gustave resté seul à la maison. Qui va lui donner à manger ? Qui va lui parler ?
Sophie s’en occupe pendant mon absence mais je sens qu’elle est fatiguée. Elle doit jongler entre son travail à l’administration communale et ses enfants qui ont besoin d’elle.
Après deux semaines, on me laisse rentrer chez moi — mais avec des conditions : pas d’effort inutile, une alimentation stricte, des visites régulières d’une infirmière à domicile.
La maison me semble plus froide que jamais. Gustave saute sur moi en aboyant joyeusement mais je vois bien qu’il a maigri.
Les semaines passent. L’hiver s’installe pour de bon : neige sur les toits, verglas sur les trottoirs. Je ne sors presque plus ; je regarde la télévision ou je relis les lettres que Lucienne m’écrivait quand j’étais jeune ouvrier à Charleroi.
Un soir de février, alors que je m’endors devant le journal télévisé, j’entends un bruit étrange dans le jardin. Gustave se met à grogner sourdement. J’attrape ma canne et j’ouvre prudemment la porte arrière.
Un jeune homme fouille dans mon abri de jardin ! Il sursaute en me voyant et tente de s’enfuir mais Gustave lui barre le chemin en aboyant férocement.
— Arrête ! criai-je d’une voix rauque.
Le garçon s’arrête net. Il doit avoir seize ou dix-sept ans, pas plus. Il tremble sous sa capuche sale.
— Je voulais juste… du bois… j’ai froid…
Je regarde ses mains rouges et son visage émacié. Il sent l’alcool et la misère.
— Comment tu t’appelles ?
— Kevin…
Kevin… Un prénom bien d’ici mais qui sent déjà l’abandon.
Je soupire et lui tends une bûche.
— Prends ça… Mais ne reviens pas voler chez moi.
Il hoche la tête et disparaît dans la nuit glaciale.
Je referme la porte en tremblant. Gustave me regarde comme pour demander : « Pourquoi tu l’as aidé ? »
Parce que moi aussi j’ai eu froid autrefois ; parce que Lucienne aurait fait pareil ; parce qu’on ne laisse pas un gosse mourir dehors en Belgique en 2024.
Les jours rallongent peu à peu mais mon cœur reste lourd. Sophie insiste pour que je vienne vivre chez elle à Seraing mais je refuse encore et toujours.
Un matin de mars, Gustave ne se lève pas quand j’appelle pour la promenade. Il gémit faiblement et refuse même sa friandise préférée.
Le vétérinaire vient dans l’après-midi : « Il est très vieux… Il souffre beaucoup… »
Je caresse sa tête pendant qu’il s’endort pour toujours dans mes bras.
Cette nuit-là, je pleure comme un enfant perdu.
Les semaines suivantes sont floues : visites médicales, appels de Sophie, solitude pesante dans chaque pièce vide.
Un jour d’avril, alors que je range le grenier pour occuper mes mains tremblantes, je tombe sur une vieille boîte à chaussures pleine de lettres et de photos jaunies : Lucienne jeune fille devant la gare des Guillemins ; Thomas bébé dans mes bras ; Sophie déguisée en fée pour le carnaval de l’école communale.
Je m’assieds sur une caisse et relis chaque mot avec lenteur. Je comprends alors que tout ce que j’ai aimé est encore là — dans ces souvenirs fragiles qui tiennent chaud quand tout s’effondre autour de soi.
Sophie vient me voir plus souvent désormais ; elle apporte ses enfants qui courent partout dans le jardin envahi par les herbes folles.
Un soir d’été, alors que le soleil se couche sur Chênée et que les martinets crient dans le ciel rose, je m’assieds sur le banc devant la maison vide.
Je ferme les yeux et murmure :
« Est-ce qu’on peut vraiment tourner la page sans oublier ceux qu’on aime ? Ou bien faut-il apprendre à vivre avec leurs fantômes ? »