Le dernier adieu de Balthazar

— Tu sais, Chloé, il ne tiendra pas longtemps…

La voix de ma mère tremblait dans la cuisine, alors que je fixais la vieille gamelle de Balthazar posée sur le carrelage froid. J’avais l’impression que le temps s’était arrêté, que chaque bruit dans la maison résonnait plus fort depuis quelques semaines. Balthazar, mon chien, mon confident depuis plus de dix ans, ne se levait plus pour venir me saluer le matin. Il restait couché près du radiateur, ses yeux bruns me suivant partout, comme s’il voulait graver chaque instant.

— Je sais, maman… Mais je ne peux pas… Je ne peux pas imaginer la maison sans lui.

Ma voix se brisa. Je sentis la main de maman sur mon épaule. Elle voulait dire quelque chose, mais elle se retint. On n’a jamais été très douées pour parler de ce qui fait mal dans notre famille. On préfère le silence ou les gestes maladroits.

Balthazar était arrivé dans ma vie un soir d’automne, alors que j’avais quinze ans et que papa venait de partir vivre avec une autre femme à Namur. Maman n’avait pas les moyens de m’offrir des vacances ou des vêtements de marque comme mes copines du collège Sainte-Véronique, mais elle m’avait offert Balthazar. Un bâtard trouvé devant la gare des Guillemins, trempé et affamé. Il avait dormi sur mon lit dès la première nuit.

Il a tout partagé avec moi : mes crises d’angoisse avant les examens, mes premières sorties à la Foire d’Octobre, mes larmes après que Thomas m’a quittée par SMS. Quand j’ai eu mon diplôme d’institutrice primaire à l’HELMo Sainte-Croix, il était là sur la photo, assis fièrement à côté de moi.

Et puis il y a eu Maxime.

Maxime, c’était le collègue du frère de ma meilleure amie, un gars de Seraing qui sentait toujours le savon et qui parlait avec cet accent liégeois qui me faisait sourire. On s’est rencontrés à une soirée raclette chez Sophie. Il a tout de suite caressé Balthazar, sans hésiter devant ses poils gris et son odeur de vieux chien.

— Il est beau ton chien ! Il a quel âge ?

— Presque douze ans…

— Il a l’air sage. Tu sais qu’on dit que les chiens ressemblent à leurs maîtres ?

J’ai rougi. Maxime avait ce don pour me mettre à l’aise et me déstabiliser en même temps.

On s’est revus. On a parlé des heures dans les cafés du Carré, on a ri devant des gaufres trop sucrées place Saint-Lambert. Et Balthazar était toujours là, couché sous la table ou trottinant derrière nous sur les quais de la Meuse.

Quand Maxime m’a demandé en mariage au sommet de la Montagne de Bueren, j’ai pleuré. Pas seulement parce que j’étais heureuse. Mais aussi parce que je savais que Balthazar ne serait peut-être plus là pour voir ce nouveau chapitre.

Les mois ont passé. Les préparatifs du mariage ont envahi la maison : les cartons d’invitation en wallon envoyés à toute la famille, les disputes avec maman sur la couleur des nappes (« Du mauve ? Mais enfin Chloé, on n’est pas chez les Mauves d’Anderlecht ! »), les essayages de robe chez une couturière du quartier Outremeuse.

Mais Balthazar déclinait. Il mangeait moins. Il ne voulait plus sortir dans le parc d’Avroy. Parfois il gémissait doucement la nuit et je venais m’allonger près de lui sur le tapis du salon.

Un soir, alors que je relisais ma liste d’invités, j’ai entendu Maxime murmurer :

— Tu crois qu’il tiendra jusqu’au mariage ?

J’ai haussé les épaules, incapable de répondre. Je savais qu’il attendait quelque chose. Comme s’il voulait me voir heureuse avant de partir.

Le matin du mariage est arrivé. La maison était pleine : ma tante Martine râlait parce qu’elle avait oublié ses chaussures à Huy, mon cousin Lucas jouait avec les dragées et maman courait partout avec son éternel tablier fleuri.

Je suis descendue en robe blanche dans le salon. Balthazar était là, couché sur son vieux plaid bleu. Il a levé la tête vers moi et j’ai vu dans ses yeux fatigués une lueur étrange — comme une fierté silencieuse.

Je me suis agenouillée près de lui.

— Tu restes avec moi aujourd’hui ? Juste aujourd’hui…

Il a posé sa tête sur ma main. J’ai senti ses poils rêches sous mes doigts et j’ai pleuré en silence.

La cérémonie à l’hôtel de ville fut un tourbillon : les félicitations bruyantes des cousins flamands venus d’Hasselt (« Proficiat ! »), les blagues douteuses du parrain (« Alors Maxime, prêt à supporter Chloé toute ta vie ? »), les flashs des appareils photo et le parfum entêtant des pivoines blanches.

Mais tout au long de la journée, je pensais à Balthazar resté à la maison avec maman.

Quand nous sommes rentrés tard dans la nuit, épuisés mais heureux, j’ai couru vers le salon.

Balthazar ne bougeait plus.

Maman était assise à côté de lui, les yeux rouges.

— Il t’a attendue… Il est parti juste après minuit. Comme s’il savait que tu étais mariée maintenant…

Je me suis effondrée à genoux près de lui. J’ai caressé son museau froid et j’ai murmuré :

— Merci d’avoir veillé sur moi… Merci d’avoir attendu…

Les jours suivants ont été flous. J’ai enterré Balthazar dans le petit jardin derrière la maison, sous le vieux cerisier où il aimait dormir l’été. Maxime m’a prise dans ses bras sans rien dire — il savait que parfois il n’y a pas de mots pour consoler.

La maison semblait vide sans lui. Même maman s’est surprise à pleurer en retrouvant un vieux jouet sous le canapé.

Mais peu à peu, la vie a repris son cours : les cours à l’école communale de Cointe, les courses au Delhaize du coin, les soirées belgo-italiennes avec les voisins…

Parfois je m’arrête devant la fenêtre et je regarde le cerisier en pensant à tout ce que Balthazar m’a appris sur l’amour inconditionnel et la fidélité silencieuse.

Est-ce qu’on peut vraiment tourner la page quand on perd une partie de soi ? Ou bien garde-t-on toujours une trace invisible de ceux qui nous ont aimés sans condition ? Qu’en pensez-vous ?