La nuit où tout a basculé à Liège
— Tu vas arrêter, oui ?! hurle maman en tapant du poing sur la table de la cuisine. Il est minuit passé, Mireille ! Tu crois pas qu’on a assez de problèmes comme ça ?
Je serre les dents, les larmes me montent aux yeux. La radio grésille encore dans le salon, crachant des vieux tubes de Jacques Brel. Je voudrais lui répondre, lui dire que ce n’est pas moi qui ai mis la radio si fort, que c’est papa qui s’est endormi devant. Mais à quoi bon ? Depuis qu’il a perdu son boulot à l’usine Cockerill, il ne parle plus, il ne fait que boire et s’enfermer dans ses souvenirs.
— C’est pas moi, maman…
— Toujours la même rengaine ! Tu crois que je suis née de la dernière pluie ?
Je me lève brusquement, la chaise grince sur le carrelage froid. Mon frère, Benoît, descend l’escalier en râlant :
— Vous pouvez pas faire moins de bruit ? J’ai cours demain matin !
Maman se tourne vers lui, les joues rouges :
— Et toi, tu pourrais pas aider ta sœur au lieu de traîner avec tes potes à la Place Saint-Lambert ?
Benoît hausse les épaules et retourne dans sa chambre en claquant la porte. Je reste seule avec maman, son regard dur planté dans le mien. Elle s’effondre soudain sur une chaise, la tête entre les mains.
— J’en peux plus… souffle-t-elle. J’en peux plus de cette vie.
Je m’approche d’elle, hésitante. Je voudrais la prendre dans mes bras mais quelque chose m’en empêche. Peut-être la rancœur, ou la peur de ressembler à elle un jour.
— Maman…
Elle relève la tête, ses yeux brillent de fatigue et de colère mêlées.
— Tu sais ce que c’est, Mireille ? De se lever chaque matin pour aller nettoyer les bureaux des autres ? De rentrer ici et de trouver tout sens dessus dessous ?
Je baisse les yeux. Je sais. Je l’ai vue rentrer chaque soir depuis que je suis petite, les mains abîmées par les produits ménagers, le dos voûté par la fatigue. Mais je ne sais pas comment l’aider. Je ne sais même pas comment m’aider moi-même.
La radio s’arrête brusquement. Un silence lourd tombe sur l’appartement. On entend juste le bruit du tram au loin et le vent qui siffle sous la porte mal isolée.
— Tu veux du thé ? demande-t-elle soudain.
J’acquiesce en silence. Elle se lève lentement, met de l’eau à bouillir. Je regarde ses gestes précis, presque mécaniques. Elle verse l’eau dans deux tasses ébréchées, pose la mienne devant moi.
— Merci…
On boit en silence. Je sens que quelque chose va éclater mais je ne sais pas quoi. Peut-être un secret qu’on traîne depuis trop longtemps.
— Tu sais… commence-t-elle d’une voix rauque. Ton père… il n’a pas toujours été comme ça.
Je relève la tête, surprise. Elle ne parle jamais de lui autrement que pour râler ou soupirer.
— Quand on s’est rencontrés, il était drôle. Il avait des rêves… Il voulait ouvrir un café sur les quais de la Meuse. On aurait appelé ça « Chez Delvaux ». Mais la vie…
Elle s’interrompt, essuie une larme du revers de la main.
— La vie nous a broyés.
Je sens ma gorge se serrer. J’ai envie de crier que moi aussi j’ai des rêves, que moi aussi j’étouffe ici. Mais je n’ose pas. J’ai peur qu’elle me reproche mon égoïsme.
Soudain, un bruit sourd vient du salon. Papa s’est réveillé, il titube jusqu’à la cuisine, les yeux rougis par l’alcool.
— Qu’est-ce que vous faites là ? Il est quelle heure ?
Maman se raidit mais ne dit rien. Je me lève pour l’aider à s’asseoir mais il me repousse violemment.
— Laisse-moi ! J’ai pas besoin de toi !
Il s’effondre sur une chaise et se met à pleurer comme un enfant. Maman détourne le regard, honteuse ou impuissante, je ne sais pas.
— Pourquoi tu fais ça, papa ? Pourquoi tu nous fais ça ?
Il me regarde enfin, ses yeux pleins de tristesse et de regrets.
— Parce que j’ai tout raté… Tout…
Un silence glacial s’installe. Je sens que c’est le moment ou jamais de dire ce que j’ai sur le cœur.
— Moi aussi j’ai peur de rater ma vie…
Maman me regarde avec étonnement. Papa baisse la tête.
— J’ai eu une proposition pour partir à Bruxelles… Pour un stage dans une maison d’édition. Mais j’ai peur de vous laisser seuls…
Maman éclate en sanglots.
— Pars, Mireille… Pars tant qu’il est encore temps ! Ne reste pas ici à t’enterrer avec nous !
Je sens mon cœur se briser et se libérer en même temps. Benoît descend à nouveau l’escalier, alerté par les cris.
— Qu’est-ce qui se passe ?
Je le regarde droit dans les yeux.
— Je vais partir à Bruxelles… Je ne peux plus rester ici.
Il ne dit rien mais je vois dans son regard qu’il comprend. Peut-être qu’il m’envie même un peu.
Papa se lève péniblement et vient me prendre maladroitement dans ses bras.
— Je suis désolé… murmure-t-il. Je voulais pas…
Je ferme les yeux et respire son odeur d’alcool et de tabac froid mêlée à celle du vieux pull qu’il porte depuis des années.
Cette nuit-là, tout a basculé. Les secrets ont éclaté au grand jour, les non-dits ont explosé comme des bulles trop pleines.
Quelques semaines plus tard, je suis montée dans un train pour Bruxelles avec une valise cabossée et le cœur lourd d’espoir et de tristesse mêlés. Maman m’a serrée fort contre elle sur le quai de la gare des Guillemins.
— Reviens-nous voir… Promets-le-moi !
J’ai promis sans savoir si je tiendrais parole.
Aujourd’hui encore, je me demande : faut-il tout quitter pour se sauver soi-même ? Ou bien rester et essayer de réparer ce qui peut l’être ? Est-ce qu’on peut vraiment échapper à son passé ou finit-on toujours par y revenir ? Qu’en pensez-vous ?