Un enfant de verre : mon histoire entre amour, famille et préjugés en Wallonie
« Maman, il ne nous reste plus qu’une seule solution pour avoir un enfant : la FIV. Avec Benoît, on a tout décidé. S’il te plaît, ne cherche pas à me faire changer d’avis. Il va falloir t’y faire. »
J’ai lâché ces mots d’une traite, la gorge serrée, les mains tremblantes autour de ma tasse de café. Ma mère, assise en face de moi dans la cuisine de notre maison familiale à Namur, a posé sa tartine de fromage blanc, les yeux soudainement humides.
« La FIV ? Tu veux dire… un bébé fait en laboratoire ? Tu veux que j’aie un petit-fils ou une petite-fille… sorti d’un tube à essai ? »
Son ton oscillait entre l’incrédulité et la peur. Je savais que cette conversation allait être difficile, mais je n’imaginais pas à quel point. Depuis des années, Benoît et moi essayions d’avoir un enfant. Les médecins du CHU de Liège avaient été clairs : sans aide médicale, nos chances étaient quasi nulles. Mais pour ma mère, tout cela semblait irréel, presque contre nature.
Je me suis levée brusquement, faisant grincer la vieille chaise en bois. « Maman, je t’en supplie… Ce n’est pas un caprice ! Tu sais ce qu’on a traversé… Les fausses couches, les rendez-vous médicaux, les espoirs déçus… »
Elle a détourné le regard vers la fenêtre embuée par la pluie d’octobre. « Dans mon temps, on acceptait ce que la vie nous donnait… On priait Sainte Rita et on faisait confiance au Bon Dieu. »
J’ai senti la colère monter en moi. « Et moi ? Je dois juste accepter de ne jamais être mère parce que c’est ce que tu aurais fait ? »
Un silence pesant s’est installé. J’entendais au loin le clocher de l’église Saint-Loup sonner dix heures. J’aurais voulu hurler, pleurer, tout casser. Mais j’ai simplement soupiré.
Benoît m’attendait dehors dans la voiture. Il savait que cette discussion serait un champ de bataille. Depuis quelques mois, il supportait mes sautes d’humeur, mes crises de larmes sur le quai de la gare de Namur après chaque rendez-vous médical raté.
Le soir même, j’ai reçu un message de ma sœur cadette, Sophie : « Maman m’a appelée en pleurs. Tu as vraiment décidé de faire ça ? »
Je n’ai pas répondu tout de suite. Sophie avait eu ses deux enfants sans difficulté. Elle ne comprenait pas ce vide qui me rongeait.
Le lendemain matin, alors que je traversais la Place d’Armes pour aller travailler à la bibliothèque communale, j’ai croisé Madame Dupuis, une voisine de mon enfance.
« Alors Pauline, toujours pas de bébé avec ton Benoît ? »
J’ai forcé un sourire. « On y travaille… »
Elle a hoché la tête avec ce petit air compatissant qui me donnait envie de disparaître dans le pavé.
À midi, j’ai retrouvé Benoît au café Le Temps des Cerises. Il m’a pris la main :
« Tu sais, on n’est pas obligés d’en parler à tout le monde… »
J’ai haussé les épaules. « Ici, tout finit toujours par se savoir… Et puis je ne veux pas avoir honte de notre choix. »
Il a souri tristement. « Je t’aime, Pauline. On va y arriver. »
La première tentative de FIV a été un échec cuisant. Je me souviens du regard du médecin, du silence dans la salle d’attente du CHU où des couples se tenaient la main sans oser se parler.
Le soir, j’ai fondu en larmes dans les bras de Benoît. « Pourquoi nous ? Pourquoi c’est si facile pour les autres ? »
Il n’a rien dit. Il a juste caressé mes cheveux jusqu’à ce que je m’endorme.
Les semaines suivantes ont été un enfer. Ma mère ne m’appelait plus. Sophie m’envoyait des messages froids : « Tu devrais penser à l’adoption… » Même mon père, d’habitude si discret, m’a lancé lors d’un repas familial : « On ne joue pas avec la nature, Pauline… »
J’avais l’impression d’être une étrangère dans ma propre famille.
Un dimanche matin, alors que je me promenais seule sur les bords de la Meuse, j’ai croisé une femme d’une cinquantaine d’années qui promenait son chien.
Elle s’est arrêtée près de moi : « Vous allez bien ? Vous avez l’air triste… »
Je ne sais pas pourquoi, mais j’ai tout déballé : les échecs, la solitude, le rejet de ma famille.
Elle a souri doucement : « Moi aussi j’ai eu recours à la FIV il y a vingt ans… Aujourd’hui mon fils est étudiant à l’ULiège et il est la plus belle chose qui me soit arrivée. Les gens parlent beaucoup mais ils oublient vite… L’important c’est ce que vous ressentez, vous. »
Ses mots m’ont réchauffé le cœur.
Quelques semaines plus tard, nous avons retenté une FIV. Cette fois-ci, j’ai décidé d’en parler ouvertement à mes collègues à la bibliothèque.
Marie-Pierre m’a prise dans ses bras : « Tu es courageuse, Pauline. Si tu as besoin de parler… »
Même Monsieur Delvaux, le doyen grincheux du quartier, m’a glissé un mot d’encouragement en rendant son livre : « Ma nièce aussi est passée par là… Aujourd’hui elle est heureuse comme tout ! »
Petit à petit, je me suis sentie moins seule.
Le jour où j’ai appris que j’étais enceinte, j’étais seule dans les toilettes du CHU. J’ai appelé Benoît en pleurant : « C’est positif ! »
Il a accouru depuis son bureau à Jambes et m’a serrée si fort que j’ai cru étouffer.
Quand je l’ai annoncé à ma mère, elle est restée silencieuse un long moment avant de murmurer : « Je veux juste que tu sois heureuse… »
Le jour où notre fils est né – un matin pluvieux de mai – ma mère était là à la maternité. Elle a pris Arthur dans ses bras et s’est mise à pleurer doucement.
« Je croyais que je n’arriverais jamais à aimer un petit-fils né comme ça… Mais il est parfait. »
Aujourd’hui Arthur a trois ans. Ma mère lui apprend à faire des gaufres liégeoises pendant que Benoît bricole dans le jardin.
Parfois je repense à ces années de douleur et d’incompréhension. Est-ce qu’on doit toujours lutter contre sa famille pour être heureux ? Ou bien faut-il accepter qu’ils changent avec nous ?
Et vous… jusqu’où iriez-vous pour réaliser votre rêve ?