Le dernier hiver de Jan et Marie
— Jan, tu veux encore un peu de soupe ?
Il ne répond pas. Son regard est perdu dans la neige qui tombe derrière la fenêtre. Je sens déjà la peur me serrer la poitrine. Depuis quelques semaines, il parle moins, il mange moins. Il est là, mais il s’éloigne. Je le sens dans chaque fibre de mon corps, comme si mon âme se détachait de la sienne à chaque respiration.
Je pose la louche. « Jan ? Tu m’entends ? »
Il tourne lentement la tête vers moi. Ses yeux bleus, jadis si vifs, sont troubles. « Je suis fatigué, Marie. »
Je m’assieds à côté de lui, sur la vieille chaise en bois qui grince sous mon poids. Je prends sa main, froide et sèche. Je voudrais pleurer, hurler même, mais je reste calme. À l’extérieur, je suis forte. Dedans, je meurs de peur.
Cela fait cinquante-trois ans que nous vivons ensemble dans cette maison à Namur. Nous avons tout connu : les grèves à l’usine de Floreffe où Jan travaillait, la naissance de nos deux enfants – Luc et Sophie –, les disputes pour des bêtises, les réconciliations sous les draps, les vacances à la mer du Nord où Jan râlait toujours contre le vent.
Mais ce soir-là, tout est différent. La neige tombe sans bruit sur le jardin. J’ai l’impression que le monde entier retient son souffle.
Le lendemain matin, Luc débarque sans prévenir. Il claque la porte d’entrée et crie : « Maman ? Papa ? »
Je sursaute. Jan dort encore dans le salon, emmitouflé dans sa couverture. Luc entre dans la pièce, son visage fermé comme toujours.
« Tu ne m’as pas répondu au téléphone ! »
Je hausse les épaules. « J’étais occupée avec ton père… »
Il soupire et s’approche du fauteuil. Il regarde Jan avec une moue inquiète. « Il va pas bien du tout… Tu devrais appeler le médecin. »
« Je sais ce que je fais, Luc ! » Ma voix tremble un peu plus que je ne voudrais.
Luc me lance un regard noir. « Tu refuses toujours l’aide ! Sophie et moi on s’inquiète ! »
Sophie… Elle vit à Bruxelles maintenant, avec son mari flamand qu’on ne voit jamais. Elle envoie des messages, parfois des fleurs pour mon anniversaire, mais elle n’est jamais là quand il faut.
Luc continue : « On pourrait le mettre en maison de repos… »
Je me lève brusquement. « Jamais ! Tant que je peux m’en occuper, il reste ici ! »
Jan ouvre les yeux et murmure : « Laissez-moi tranquille… »
Luc s’adoucit un peu. Il s’agenouille près de son père et lui caresse la main. Je vois ses yeux briller d’humidité.
Après le départ de Luc, je m’effondre sur la table de la cuisine. Je pleure en silence, pour ne pas réveiller Jan. Je pense à notre jeunesse – aux bals du samedi soir à Jambes, à nos promenades le long de la Meuse, à nos rêves d’ailleurs jamais réalisés.
La maladie de Jan a tout changé. Il y a deux ans encore, il bricolait dans le jardin, râlait contre les voisins wallons trop bruyants ou les factures d’électricité qui n’en finissaient plus d’augmenter. Maintenant, il ne se plaint plus. Il attend.
Un soir, alors que je prépare du stoemp – son plat préféré –, il me regarde longuement.
« Marie… Tu te souviens du vieux cerisier ? »
Je souris tristement. « Celui qu’on a planté après la naissance de Luc ? »
Il hoche la tête faiblement. « Il a tenu bon… Comme nous… »
Je sens mes larmes monter à nouveau.
Les jours passent, rythmés par les visites du kiné envoyé par la mutuelle Solidaris, les appels de Sophie qui promet de venir mais ne vient jamais, les disputes avec Luc qui veut tout contrôler depuis Charleroi où il travaille trop.
Un matin glacial de février, Jan ne se réveille pas tout de suite. Je m’approche de lui, je pose ma main sur sa joue. Elle est tiède encore.
« Jan… Réveille-toi… »
Rien.
Je m’assieds à côté de lui et je prends sa main dans la mienne. Je sens son pouls faiblir sous mes doigts tremblants.
Je me mets à parler tout bas : « Tu te souviens quand on a dansé sous la pluie à Dinant ? Quand on s’est disputés pour cette histoire ridicule de tarte au sucre ? Quand tu as pleuré à la mort de ta mère ? Je t’ai toujours aimé, Jan… Même quand tu étais impossible… Même quand tu étais loin… »
Il ouvre les yeux une dernière fois. Un sourire effleure ses lèvres.
« Merci… Marie… »
Puis il ferme les yeux pour toujours.
Je reste là longtemps, incapable de bouger. La neige tombe encore dehors. Le silence est immense.
Luc arrive quelques heures plus tard. Il me trouve assise près du corps de Jan.
« Maman… »
Je ne réponds pas tout de suite. Il s’agenouille près de moi et me prend dans ses bras.
« On va s’en sortir… »
Mais comment ? Comment vivre sans Jan ? Comment affronter les jours gris sans sa voix bourrue qui râle contre tout ? Comment supporter le vide immense qu’il laisse derrière lui ?
Les semaines passent. Les voisins viennent offrir des tartes et des mots maladroits : « Il a eu une belle vie », « Il est mieux là où il est », « Si tu as besoin de quoi que ce soit… » Mais personne ne peut remplir ce vide.
Sophie finit par venir pour l’enterrement. Elle pleure beaucoup mais repart vite à Bruxelles, rattrapée par son travail et sa vie loin d’ici.
Luc reste plus longtemps. Il veut m’aider à trier les affaires de Jan mais je refuse. Pas encore. Pas tout de suite.
Un soir d’avril, alors que le cerisier refleurit dans le jardin, je m’assieds sur le banc où nous avions l’habitude de nous retrouver après le dîner.
Je ferme les yeux et j’écoute le vent dans les branches.
Est-ce cela vieillir ? Survivre à ceux qu’on aime ? Apprendre à vivre avec l’absence comme on apprend à vivre avec le froid en hiver ?
Parfois je me demande : qu’est-ce qui fait qu’on tient bon malgré tout ? Est-ce l’amour ? L’habitude ? Ou simplement la peur d’oublier ? Qu’en pensez-vous ?