Entre les murs de Liège : l’histoire de mon cœur brisé

— Tu ne vas quand même pas ramener ce chien ici, Aurélie !

La voix de ma mère résonne encore dans la cage d’escalier, froide et tranchante comme la pluie d’octobre qui bat les pavés de notre rue à Liège. Je serre la laisse de Nougat, ce bâtard trouvé devant la gare des Guillemins, tremblant et affamé. Mon cœur bat trop fort. Je voudrais crier, mais je me tais, comme toujours.

— Maman, il a besoin de moi…

— Et moi, j’ai besoin d’un appartement propre ! Tu sais très bien ce que je pense des animaux. Tu veux finir comme ta tante Fabienne, seule avec ses chats ?

Je baisse les yeux. Depuis toute petite, j’ai appris à marcher sur la pointe des pieds dans cet appartement où chaque miette sur le plancher pouvait déclencher une tempête. Ma mère, Monique, travaille à la Poste depuis vingt-cinq ans. Elle a élevé seule mon frère et moi après que papa soit parti avec une Flamande de Bruges. Depuis, elle ne supporte plus rien qui puisse salir ou déranger son univers bien rangé.

Mais ce soir-là, je n’en peux plus. J’ai vingt-six ans, un job précaire dans une librairie du centre-ville, et l’impression d’étouffer sous le poids des non-dits familiaux. Je regarde Nougat, ses yeux humides me suppliant de ne pas l’abandonner.

— Je vais dormir chez Julie, alors.

Ma mère soupire, lasse :

— Fais comme tu veux. Mais ne reviens pas avec ce chien.

Je claque la porte derrière moi. Dans la rue, l’air est glacial. Julie habite à Outremeuse, dans un petit studio au-dessus d’un snack turc. Elle m’accueille avec un sourire fatigué.

— Encore ta mère ?

Je hoche la tête. Julie me tend un verre de vin bon marché.

— Tu devrais partir, Aurélie. Prendre ton envol. T’as jamais pensé à t’inscrire à l’ULiège ? Ou partir à Bruxelles ?

Je souris tristement. L’idée me traverse souvent l’esprit, mais je n’ai jamais eu le courage. Je suis restée pour mon frère, Thomas, qui a sombré dans la drogue après le divorce de nos parents. Il vit en foyer à Seraing maintenant. Je suis restée pour maman aussi, même si elle ne me laisse jamais oublier que je ne suis pas assez bien.

Ce soir-là, je dors mal. Nougat gémit à mes pieds. Je pense à cet homme croisé au parc de la Boverie il y a quelques jours. Il s’appelle Benoît, il promène un vieux labrador noir et m’a souri quand Nougat a reniflé son chien.

— Il est mignon, ton compagnon !

J’avais rougi comme une gamine.

— Il s’appelle Nougat… Je viens de le recueillir.

Benoît avait ri doucement :

— Les chiens savent reconnaître les belles âmes.

Depuis, je repense à cette phrase en boucle. Peut-être que si Benoît aime autant son chien, il pourrait aimer quelqu’un comme moi ? Quelqu’un qui n’a jamais eu le droit d’aimer librement ?

Les jours passent. Je croise Benoît plusieurs fois au parc. On parle de tout : du Standard de Liège, des embouteillages sur l’E25, des souvenirs d’enfance à Spa ou à Durbuy. Il m’invite un soir chez lui, dans un petit appartement près de la place Saint-Lambert.

— Tu veux venir dîner ? J’ai fait des boulets liégeois maison…

J’accepte, le cœur battant. Sa cuisine sent la cannelle et la bière brune. Son chien s’endort sur mes pieds pendant qu’on parle musique et littérature belge.

— Tu sais, Aurélie… J’ai l’impression qu’on se connaît depuis toujours.

Je souris timidement. Pour la première fois depuis longtemps, je me sens à ma place.

Mais le bonheur est fragile. Un soir, alors que je rentre chez Benoît après mon travail, je trouve sa porte entrouverte. À l’intérieur, sa sœur Caroline hurle au téléphone :

— Tu te rends compte ? Elle a tout pris ! Même les économies pour maman !

Benoît est assis par terre, la tête entre les mains. Il vient d’apprendre que son ex-femme a vidé leur compte commun et a disparu avec leur fils de six ans.

Je m’approche doucement :

— Benoît…

Il relève la tête, les yeux rouges :

— Je suis désolé Aurélie… J’aurais voulu t’offrir autre chose qu’un champ de ruines.

Je m’assieds près de lui et pose ma main sur la sienne.

— On peut reconstruire ensemble… Si tu veux bien.

Les semaines suivantes sont difficiles. Benoît sombre dans la dépression. Il boit trop, s’énerve pour un rien. Parfois il disparaît toute une nuit sans donner de nouvelles. Je reste pourtant, persuadée que l’amour peut tout réparer.

Ma mère me harcèle au téléphone :

— Tu vois où ça te mène tes histoires de chiens et d’hommes paumés ? Reviens à la maison !

Mais je ne peux pas abandonner Benoît comme on m’a abandonnée moi-même enfant.

Un soir d’hiver, alors que la neige tombe sur les toits gris de Liège, Benoît rentre ivre mort. Il s’effondre sur le canapé et éclate en sanglots :

— Je suis désolé… Je t’aime mais je ne sais pas aimer correctement…

Je pleure aussi. J’ai peur de devenir comme ma mère : dure et froide pour ne plus souffrir.

Quelques jours plus tard, Benoît disparaît sans laisser d’adresse. Sa sœur m’appelle en larmes :

— Il est parti chez son frère à Namur… Il dit qu’il doit se retrouver.

Je reste seule avec Nougat dans cet appartement trop grand pour mes rêves brisés.

Le temps passe lentement. Je retourne vivre chez Julie quelques semaines. Ma mère refuse toujours de me parler.

Un matin de printemps, alors que je promène Nougat au parc de la Boverie, je croise Thomas par hasard. Il a l’air fatigué mais sobre.

— Salut soeurette… Tu me pardonnes ?

On s’assied sur un banc et on parle longtemps du passé, des blessures qu’on porte tous les deux.

Ce jour-là, je comprends que la famille n’est pas toujours celle du sang mais celle qu’on choisit d’aimer malgré tout.

Aujourd’hui encore, je vis avec Nougat dans un petit appartement sous les toits à Liège. Benoît m’écrit parfois des cartes postales depuis Namur ou Arlon. Il dit qu’il va mieux mais qu’il n’est pas prêt à revenir.

Parfois je me demande : pourquoi est-ce si difficile d’aimer et d’être aimé en retour ? Est-ce qu’on finit tous par ressembler à nos parents malgré nous ? Qu’en pensez-vous ?