Le silence de l’Ourthe : Ce que j’ai compris ce soir-là
— Tu pourrais au moins dire bonjour, Émile !
La voix de ma mère résonne dans la cuisine, tranchante comme la pluie froide qui tambourine sur les vitres de notre maison à Liège. Je serre la poignée de mon cartable si fort que mes jointures blanchissent. Devant moi, Luc, le nouveau compagnon de maman, me sourit d’un air gêné. Il tient maladroitement une boîte de pralines Leonidas, comme s’il croyait qu’un peu de chocolat effacerait tout.
Je n’ai que huit ans, mais je comprends déjà que quelque chose s’est brisé. Papa n’est plus là depuis trois mois. Il a pris ses affaires un matin de janvier, sans un mot pour moi, juste un baiser sur le front et un « Sois sage, mon grand ». Depuis, maman pleure souvent dans la salle de bain, pensant que je ne l’entends pas.
— Salut, Luc, je marmonne sans le regarder.
Il pose la boîte sur la table, hésite à me tendre la main puis la retire. Maman s’agite autour de nous, rangeant des tasses qui n’ont pas besoin d’être rangées. Je sens sa nervosité, son envie que tout se passe bien. Mais moi, je n’ai qu’une envie : crier.
Le soir tombe vite en février. Les lampadaires s’allument dans la rue du Moulin. J’entends les voisins rentrer chez eux, les portes claquer, les chiens aboyer. Tout est normal dehors. Mais ici, tout a changé.
— Émile, Luc va rester dîner avec nous ce soir. Et… il va aussi habiter ici maintenant.
Je relève la tête d’un coup. Mon cœur bat si fort que j’ai l’impression qu’il va exploser.
— Et papa ?
Maman baisse les yeux. Luc regarde ses chaussures. Le silence s’installe, lourd comme une chape de plomb.
— Papa ne reviendra pas vivre ici, Émile. Mais il t’aime toujours très fort.
Je sens mes yeux me brûler. Je serre les dents pour ne pas pleurer devant eux. Je ne veux pas leur donner cette victoire.
Après le repas — stoemp-carottes et boulettes sauce tomate — je monte dans ma chambre sans demander la permission. J’entends Luc qui propose d’aider à débarrasser. Sa voix est douce, mais elle m’agace. Je m’enferme dans ma bulle : mes BD de Spirou, mon vieux nounours Simon et la photo de papa sur la table de nuit.
La nuit est longue. Je n’arrive pas à dormir. J’entends des rires étouffés en bas. Maman rit rarement depuis le départ de papa. Pourquoi elle rit avec lui ?
Le lendemain matin, Luc est déjà là quand je descends pour le petit-déjeuner. Il lit La Meuse en buvant son café. Il me propose une tartine au choco.
— Non merci.
Je prends juste un verre d’eau et je file à l’école sans un mot. Sur le chemin, je retrouve mon copain Quentin.
— T’as l’air fâché, Émile.
Je hausse les épaules.
— Y a un type qui habite chez moi maintenant.
— Un type ?
— Le nouveau copain de maman.
Quentin ne dit rien. Il sait ce que c’est : ses parents se sont séparés l’an dernier. Il m’a raconté comment il avait détesté le nouveau copain de sa mère au début. Mais il dit qu’avec le temps, ça va mieux.
À l’école, je n’arrive pas à me concentrer. La maîtresse me demande si tout va bien. Je hoche la tête mais j’ai envie de hurler. Pourquoi personne ne me demande mon avis ? Pourquoi c’est toujours les grands qui décident ?
Le week-end arrive. D’habitude, papa vient me chercher pour aller pêcher à l’Ourthe ou faire du vélo dans les bois de Tilff. Mais cette fois-ci, il envoie un message :
« Désolé mon grand, j’ai du boulot ce samedi. On se voit dimanche ? »
Je balance mon GSM sur le lit. J’ai envie de tout casser.
Le dimanche matin, papa arrive enfin. Il a l’air fatigué mais il sourit en me voyant.
— Salut champion !
Je saute dans ses bras et je retiens mes larmes.
On marche longtemps le long de l’Ourthe. Papa ne parle pas beaucoup mais il m’écoute. Je finis par craquer :
— Pourquoi tu reviens pas à la maison ? Pourquoi maman elle veut plus de toi ? Pourquoi y a Luc maintenant ?
Papa soupire et s’accroupit pour être à ma hauteur.
— C’est compliqué, Émile… Parfois les adultes ne s’aiment plus comme avant. Mais ça ne change rien pour toi et moi. Je serai toujours ton papa.
Je voudrais le croire mais j’ai peur qu’il disparaisse lui aussi.
Les semaines passent. Luc essaie d’être gentil : il m’emmène voir un match du Standard à Sclessin, il m’aide pour mes devoirs de maths (il est prof au collège Saint-Benoît). Mais rien n’y fait : je ne veux pas qu’il prenne la place de papa.
Un soir d’orage, alors que maman est sortie faire des courses et que Luc prépare le souper, je craque enfin.
— Pourquoi t’es là ? Tu crois que tu peux remplacer mon père ?
Luc pose sa cuillère et s’assied en face de moi.
— Non, Émile… Je ne veux pas remplacer ton papa. Je sais que tu l’aimes beaucoup et que c’est difficile pour toi tout ça… Mais j’aime beaucoup ta maman et j’aimerais qu’on puisse s’entendre tous les deux.
Je baisse les yeux. J’ai honte d’avoir crié mais j’ai encore plus honte d’avoir peur qu’il ait raison.
La vie continue comme ça pendant des mois : des hauts et des bas, des disputes et des silences lourds à table. À l’école, je deviens plus renfermé ; même Quentin a du mal à me faire rire comme avant.
Un jour de juin, alors que l’été approche et que les examens sont finis, maman m’annonce qu’elle attend un bébé avec Luc.
Je sens le sol se dérober sous mes pieds.
— Tu vas avoir une petite sœur ou un petit frère !
Je claque la porte de ma chambre si fort que le cadre avec la photo de papa tombe par terre et se brise.
Cette nuit-là, je rêve que je suis seul au bord de l’Ourthe, que tout le monde m’a oublié.
Mais quelques semaines plus tard, alors que je suis assis sur un banc au parc d’Avroy avec papa — il a pris un jour de congé rien que pour moi — il me prend la main et me dit :
— Tu sais Émile… La famille ça change parfois… Mais tu restes mon fils quoi qu’il arrive.
Je regarde les canards sur l’étang et je me demande si eux aussi doivent parfois choisir entre deux rives.
Aujourd’hui encore, des années plus tard, je repense à ce soir-là où tout a basculé dans notre cuisine à Liège. Est-ce qu’on peut vraiment aimer deux familles à la fois ? Est-ce qu’on finit par pardonner aux adultes leurs erreurs ?