« Tu ne me sers plus à rien » : Comment mon mari m’a quittée le jour où j’ai pu enfin devenir mère
— Tu rentres tard, Aurélie. Encore une réunion qui s’éternise ou tu as juste oublié l’heure ?
La voix de Benoît résonne dans ma tête, même s’il n’est plus là. Ce soir-là, je me revois, clé dans la main, le cœur battant d’espoir et d’appréhension. J’ai traversé la Place Saint-Lambert sous la pluie, mon sac trempé, mais j’étais légère comme jamais. Les mots du gynécologue tournaient en boucle : « C’est possible maintenant, madame Delvaux. Vous pouvez essayer. » Après trois ans de traitements, d’attentes, de larmes dans les couloirs du CHU de Liège, j’allais enfin pouvoir devenir mère.
J’ai ouvert la porte de notre appartement à Outremeuse, j’ai crié :
— Benoît ! Je suis rentrée ! J’ai une nouvelle incroyable !
Mais le silence m’a frappée comme une gifle. Pas de bruit de télé, pas d’odeur de café. Juste ce vide oppressant. J’ai posé mon sac, cherché ses chaussures dans l’entrée. Rien. Sur la table du salon, une enveloppe blanche. Mon prénom écrit à la hâte : « Aurélie ».
Mes mains tremblaient déjà avant même d’ouvrir la lettre.
« Je ne peux plus continuer. Je pars. Tu n’as plus besoin de moi maintenant que tu peux avoir ce que tu veux vraiment. Je ne t’aime plus depuis longtemps. Ne me cherche pas. Benoît. »
J’ai relu ces lignes dix fois, cent fois. Je ne comprenais pas. Ce n’était pas possible. Pas ce soir. Pas après tout ce qu’on avait traversé ensemble : les rendez-vous chez le spécialiste à Namur, les piqûres que je faisais en pleurant dans la salle de bains, ses bras autour de moi quand je craquais… Ou alors je m’étais trompée sur tout ?
J’ai appelé sa mère, Chantal, en panique.
— Il est chez toi ? Tu sais où il est ?
Sa voix glaciale m’a répondu :
— Il m’a dit qu’il avait besoin de prendre l’air. Tu sais bien qu’il n’était pas heureux ces derniers temps…
J’ai raccroché, anéantie. J’ai erré dans l’appartement toute la nuit, touchant ses affaires, respirant sa chemise préférée, cherchant un indice. J’ai fini par m’effondrer sur le canapé, la lettre serrée contre moi.
Le lendemain matin, j’ai croisé notre voisine, Madame Lefèvre, sur le palier.
— Ça va ma petite Aurélie ? Tu as une drôle de tête…
Je n’ai pas pu répondre. Les larmes sont montées toutes seules.
Les jours suivants ont été un brouillard épais. Au boulot à la mutualité chrétienne, mes collègues murmuraient dans mon dos. Ma chef, Fabienne, m’a prise à part :
— Si tu veux prendre quelques jours… On comprend.
Mais je ne voulais pas rester seule avec mes pensées. J’avais peur du silence de l’appartement vide.
Ma mère a débarqué de Namur avec des tartes au riz et des mots maladroits.
— Tu es forte ma fille. Tu vas t’en sortir…
Mais comment on fait quand on a construit toute sa vie autour d’un projet commun ? Quand chaque meuble, chaque photo sur le frigo raconte une histoire à deux ?
Un soir, alors que je rangeais les papiers de Benoît, j’ai trouvé un reçu d’hôtel à Bruxelles daté d’il y a deux semaines. Le nom d’une femme y figurait aussi : Sophie Dethier. Mon cœur s’est serré. Je l’avais déjà vue commenter ses photos sur Facebook…
J’ai pris mon téléphone et j’ai appelé Benoît. Boîte vocale.
Je lui ai envoyé un message rageur :
— Tu aurais pu avoir le courage de me dire la vérité en face.
Il n’a jamais répondu.
Les semaines ont passé. J’ai commencé le traitement pour tomber enceinte seule. Les injections dans le ventre me rappelaient chaque jour son absence.
Un matin de décembre, alors que Liège était couverte de givre et que les bus TEC roulaient au ralenti, j’ai reçu un message de Sophie Dethier.
« Je suis désolée pour ce qui s’est passé. Je ne savais pas qu’il était encore avec toi quand on a commencé à se voir… Il m’a dit qu’il était malheureux depuis longtemps. Je te souhaite beaucoup de courage. »
J’ai eu envie de hurler mais je n’en avais plus la force.
À Noël, j’étais seule pour la première fois depuis dix ans. Ma famille voulait que je vienne à Namur mais je ne pouvais pas affronter leurs regards pleins de pitié.
Le 2 janvier, j’ai appris que la première tentative avait échoué.
J’ai pleuré toutes les larmes de mon corps dans la salle d’attente du CHU pendant qu’une infirmière wallonne au grand cœur me tenait la main.
— On recommence quand vous voulez madame Delvaux…
Mais comment recommencer quand on a l’impression que tout s’est arrêté ?
Un soir de février, alors que je rentrais du boulot sous la pluie battante (encore), j’ai croisé Madame Lefèvre qui promenait son chien.
— Vous savez Aurélie… La vie continue même quand on croit qu’on ne pourra plus jamais sourire.
Ses mots simples m’ont touchée plus que toutes les grandes phrases entendues ces derniers mois.
Petit à petit, j’ai repris goût aux petites choses : un café chaud au Café Lequet avec mon amie Julie, une balade sur les quais de la Meuse au lever du soleil, les rires des enfants dans la cour de l’école en bas de chez moi.
En mars, j’ai décidé d’essayer une dernière fois la FIV. Seule cette fois-ci. J’avais peur mais aussi une force nouvelle en moi.
Le jour du transfert, ma mère m’a accompagnée au CHU.
— Peu importe ce qui arrive ma chérie… Tu es déjà une battante.
Deux semaines plus tard, j’ai vu apparaître deux traits sur le test de grossesse acheté à la pharmacie du coin.
J’ai pleuré longtemps — mais cette fois c’était des larmes d’espoir.
Aujourd’hui encore, il y a des soirs où je repense à Benoît et à tout ce qu’on a perdu. Mais il y a aussi des matins où je sens mon bébé bouger et où je me dis que tout cela avait peut-être un sens.
Est-ce qu’on peut vraiment renaître après avoir tout perdu ? Est-ce que la trahison finit toujours par laisser place à quelque chose de plus fort ? Dites-moi… vous y croyez vous aussi ?