Aux yeux de ma mère, je suis pire que le diable : le récit d’Igor à Liège

— Tu n’es qu’un bon à rien, Igor ! Tu entends ? Même le diable aurait honte de toi !

La voix de ma mère résonne encore dans la cuisine, entre la vieille horloge qui bat trop vite et l’odeur persistante du café brûlé. Je serre les poings sous la table, les ongles plantés dans la paume. J’ai envie de hurler, de tout casser, mais je me tais. Je me tais toujours. C’est comme ça depuis que papa est parti, il y a trois ans. Depuis ce jour-là, c’est moi le coupable désigné. Moi, Igor Delvaux, 23 ans, étudiant en sciences sociales à l’ULiège, serveur le soir au café Le Tonneau pour payer mon kot et aider un peu à la maison.

— Tu pourrais au moins faire quelque chose d’utile ! Regarde ton frère, lui au moins il a un vrai boulot !

Mon frère, Arnaud. L’enfant prodige. Il travaille à la FN Herstal, il a acheté une Golf d’occasion et il ramène des pralines à maman tous les dimanches. Moi, je ramène des livres et des idées. Ça ne nourrit personne, paraît-il.

Je me lève brusquement. La chaise grince sur le carrelage froid.

— Maman, j’ai un examen demain. Je dois réviser.

Elle me lance un regard noir.

— Tu peux bien aider à débarrasser avant !

Je m’exécute en silence. Les assiettes s’entrechoquent dans l’évier. Je sens son regard sur ma nuque, lourd comme une menace. Parfois je me demande si elle m’a jamais aimé. Ou si elle m’a juste toléré parce qu’il fallait bien faire bonne figure devant les voisines.

Le soir venu, je marche sous la pluie jusqu’à mon kot près du quai Roosevelt. Les pavés luisent sous les lampadaires jaunes. J’allume une cigarette, même si j’ai promis d’arrêter. J’ai besoin de sentir la brûlure dans ma gorge pour ne pas pleurer.

Dans ma chambre minuscule, je relis mes notes sur Durkheim et la solidarité mécanique. Ironique, non ? Chez nous, la solidarité s’est dissoute dans le vinaigre des reproches et des non-dits.

Le lendemain matin, je croise Arnaud dans le couloir.

— T’as encore fait pleurer maman hier soir. T’es content ?

Il me regarde comme si j’étais une tache sur sa chemise repassée.

— Je fais ce que je peux…

— T’es toujours en train de te plaindre ! Grandis un peu, Igor !

Je voudrais lui dire que ce n’est pas si simple. Que depuis que papa est parti avec une autre femme à Namur, maman a changé. Elle ne rit plus jamais. Elle ne cuisine plus ses boulets sauce lapin préférés. Elle ne parle que pour blesser ou pour se plaindre du prix du gaz.

À l’université, je retrouve Salomé, ma seule amie fidèle. Elle a grandi à Verviers et comprend ce que c’est que d’être l’enfant de trop.

— T’as pas l’air en forme…

— Ma mère me déteste. Je crois qu’elle aurait préféré que je parte avec papa.

Salomé pose sa main sur la mienne.

— Tu sais… parfois on ne peut pas sauver ceux qui ne veulent pas être sauvés.

Ses mots me réchauffent un peu. Mais le soir venu, tout recommence.

Un samedi soir d’octobre, alors que je rentre du boulot au café (où j’ai encore encaissé les blagues lourdes des habitués sur les étudiants fainéants), je trouve maman assise dans le noir du salon.

— Tu rentres tard…

Sa voix est rauque. Il y a une bouteille vide sur la table basse.

— J’ai travaillé tard…

— Tu crois que ça m’intéresse ? Tu crois que ça change quelque chose ?

Je m’approche doucement.

— Maman… pourquoi tu me parles comme ça ? Qu’est-ce que j’ai fait ?

Elle éclate en sanglots soudains.

— C’est toi qui m’as tout pris ! Ton père est parti à cause de toi ! Si tu n’avais pas été aussi différent…

Je reste figé. Je sens la colère monter en moi comme une vague noire.

— C’est injuste ! Papa est parti parce qu’il était malheureux ici ! Ce n’est pas ma faute !

Elle se lève d’un bond et me gifle violemment.

— Tais-toi ! Tu ne sais rien !

Je quitte la maison en claquant la porte. Je marche sans but dans les rues désertes de Seraing. Les souvenirs affluent : les Noëls silencieux depuis le départ de papa, les anniversaires oubliés, les regards fuyants des voisins qui savent tout mais ne disent rien.

Je dors chez Salomé cette nuit-là. Sa mère me prépare un chocolat chaud et me demande si tout va bien chez moi. Je mens. Je dis que oui. Parce qu’en Belgique aussi, on apprend très tôt à cacher ce qui fait mal.

Les semaines passent. À l’université, je décroche un 17/20 à mon examen de sociologie. J’envoie un message à maman : « J’ai eu une bonne note ». Pas de réponse.

Un dimanche matin, alors que je rentre chercher quelques affaires, je surprends une conversation entre maman et Arnaud.

— Il va finir comme son père… Un raté…

Arnaud soupire.

— Peut-être qu’il a juste besoin qu’on l’écoute…

Pour la première fois, j’entends mon frère prendre ma défense. Mais maman secoue la tête :

— Il n’a jamais été comme nous… Il rêve trop…

Je monte dans ma chambre et j’éclate en sanglots. Je voudrais partir loin, mais je n’ai pas les moyens. Je voudrais crier à toute la Belgique que ce n’est pas parce qu’on est différent qu’on mérite d’être rejeté par sa propre mère.

Un soir d’hiver, alors que la neige tombe sur les toits gris de Liège, Salomé m’invite chez elle pour fêter Noël avec sa famille. Sa mère m’offre un cadeau : une écharpe tricotée main.

— Ici tu es toujours le bienvenu, Igor.

Je souris tristement. Je pense à maman qui doit être seule devant la télé avec son verre de vin blanc Lidl.

En janvier, Arnaud vient me voir à l’université.

— Igor… Maman n’est pas bien. Elle parle de toi tout le temps… Elle dit qu’elle regrette certaines choses… Peut-être que tu pourrais lui écrire ?

Je réfléchis longtemps avant d’écrire cette lettre. J’y mets toute ma colère mais aussi tout mon amour blessé :
« Maman,
je ne suis pas parfait mais je fais de mon mieux. J’aurais aimé que tu sois fière de moi au moins une fois. Peut-être qu’un jour tu comprendras que je ne suis pas ton ennemi… »

Je n’ai jamais eu de réponse à cette lettre.
Mais parfois Arnaud me dit qu’elle la relit en cachette.
Aujourd’hui encore, je vis entre deux mondes : celui où j’essaie d’être le fils idéal et celui où j’accepte enfin d’être simplement moi-même.

Est-ce qu’on peut vraiment guérir des blessures infligées par ceux qu’on aime le plus ? Ou bien sommes-nous condamnés à porter ces cicatrices toute notre vie ? Qu’en pensez-vous ?