Entre les murs de Liège : Chronique d’une solitude belge
— Tu vas encore rester enfermée toute la journée, Aurélie ?
La voix de ma mère résonne dans le couloir, tranchante comme un couteau mal aiguisé. Je serre la poignée de ma porte, hésitant à répondre. Ce n’est pas la première fois qu’elle me lance cette phrase, mais aujourd’hui, elle me fait l’effet d’un coup de poing dans le ventre. Je sens mes yeux me brûler, mais je refuse de pleurer devant elle.
— J’ai du travail, maman. Et puis, il fait froid dehors.
Elle soupire, bruyamment, comme si elle portait tout le poids du monde sur ses épaules. Je l’entends descendre les escaliers de notre immeuble à Outremeuse, ses talons claquant sur le carrelage usé. Dès qu’elle disparaît, je m’effondre sur mon lit, le visage enfoui dans l’oreiller.
Le silence retombe, épais, presque palpable. Il n’est brisé que par les bruits familiers de l’immeuble : la vieille voisine du dessus qui traîne ses pantoufles, le chat de la concierge qui miaule devant la porte d’entrée, et ce parfum persistant de café brûlé qui s’infiltre sous ma porte. Je ferme les yeux et laisse mon esprit dériver.
Je pense à mon père. Il est parti il y a trois ans, un matin de novembre aussi gris que celui-ci. Il n’a laissé qu’un mot griffonné sur la table de la cuisine : « Je n’en peux plus. » Depuis, ma mère s’est refermée comme une huître et moi… moi, je me suis perdue dans mes études et mes rêves inachevés.
À l’université de Liège, je me sentais invisible. Les autres semblaient tous savoir où ils allaient : ingénieur à Gosselies, infirmière à Namur, avocat à Bruxelles… Moi, je flottais entre deux eaux, incapable de choisir une direction. J’ai fini par abandonner mon master en histoire de l’art après une énième dispute avec ma mère.
— Tu crois que tu vas vivre de tes tableaux ?
Sa voix résonne encore dans ma tête. Elle n’a jamais compris ma passion pour la peinture. Pour elle, il n’y a que deux voies : trouver un « vrai » boulot ou finir comme tante Fabienne, seule avec ses chats dans un appartement minuscule à Seraing.
Je me lève finalement et j’ouvre la fenêtre. L’air froid me gifle le visage. En bas, la place du Marché est déserte ; seules quelques feuilles mortes tourbillonnent autour des bancs vides. J’aperçois Monsieur Dupont, le voisin du rez-de-chaussée, qui promène son chien en pyjama rayé. Il me fait un signe de la main. Je lui réponds timidement.
Mon téléphone vibre sur la table. Un message de mon frère, Thomas :
« Maman m’a encore appelée. Elle s’inquiète pour toi. Tu devrais sortir un peu… »
Je soupire. Thomas vit à Namur avec sa copine flamande et ne revient que pour les fêtes. Il ne comprend pas ce que c’est que d’être coincée ici, entre une mère dépressive et des rêves trop grands pour une ville trop petite.
Je décide d’aller acheter du pain à la boulangerie du coin. En descendant l’escalier, je croise Madame Leroy qui me lance un regard compatissant.
— Ça va, ma petite ? Tu as l’air fatiguée…
Je souris poliment sans répondre. Tout le monde ici connaît notre histoire. Les murs ont des oreilles et les ragots vont plus vite que le tram 1.
À la boulangerie, l’odeur du pain chaud me réconforte un instant. Derrière le comptoir, Julie me salue avec son éternel sourire.
— Tu veux toujours ta baguette tradition ?
— Oui… Merci Julie.
Elle me tend le pain enveloppé dans un torchon bleu et me glisse discrètement une chocolatine.
— Pour te remonter le moral.
Je sens les larmes monter mais je les ravale. Dehors, il commence à pleuvoir. Je rentre en courant sous les gouttes qui martèlent les pavés.
De retour chez moi, je trouve ma mère assise dans la cuisine, une tasse de café entre les mains. Elle ne dit rien mais je sens sa tristesse flotter dans l’air comme une brume épaisse.
— Tu as vu Thomas ? Il ne vient même plus nous voir…
Je m’assieds en face d’elle et nous restons là, silencieuses, chacune prisonnière de ses regrets.
Le soir venu, je m’enferme dans ma chambre et sors mes pinceaux. Je peins des silhouettes floues sur une toile blanche : des ombres qui se cherchent sans jamais se trouver. C’est tout ce que je ressens depuis des mois.
Un jour, alors que je rentre des courses, je trouve une lettre glissée sous ma porte. C’est une invitation à une exposition collective organisée par l’association culturelle du quartier.
« Nous avons vu vos œuvres sur Instagram et aimerions vous inviter à exposer avec nous… »
Mon cœur bat la chamade. Pour la première fois depuis longtemps, j’entrevois une lumière au bout du tunnel.
J’hésite à en parler à ma mère mais elle surprend mon sourire en coin.
— Qu’est-ce qui t’arrive ?
Je lui tends la lettre sans un mot. Elle la lit puis relève les yeux vers moi.
— Tu devrais y aller… Fais-le pour toi.
C’est la première fois qu’elle m’encourage vraiment. Je sens une chaleur étrange envahir ma poitrine.
Le soir de l’exposition arrive vite. Je traverse la ville sous un ciel bas et lourd. Dans la salle municipale, les murs sont couverts de tableaux colorés ; des gens discutent autour d’un verre de vin blanc.
Je reconnais Julie de la boulangerie et Monsieur Dupont qui sourit fièrement devant mon tableau préféré : une femme assise seule sur un banc au bord de la Meuse.
Une dame élégante s’approche de moi :
— C’est vous l’artiste ? Cette toile est bouleversante… On sent toute la solitude et en même temps une forme d’espoir.
Je bafouille un merci maladroit. Pour la première fois depuis longtemps, je me sens vue.
En rentrant chez moi ce soir-là, je trouve ma mère endormie sur le canapé, un sourire paisible sur les lèvres. Je m’assieds près d’elle et caresse doucement sa main.
Peut-être qu’on n’est jamais vraiment seule tant qu’on continue à aimer et à créer… Peut-être que la solitude n’est pas une ennemie mais une compagne fidèle qui nous pousse à nous dépasser.
Et vous ? Avez-vous déjà eu peur d’être seul(e) ? Ou avez-vous trouvé dans la solitude une force insoupçonnée ?