Partir sans retour : Histoire d’une mère wallonne entre douleur et pardon

— Tu ne peux pas faire ça, Sophie ! Tu vas le regretter toute ta vie !

La voix de ma mère résonne encore dans ma tête, même des années après. Je revois la cuisine de notre maison à Seraing, les rideaux jaunis par la fumée de cigarette, l’odeur du café brûlé. J’avais vingt-trois ans, le ventre rond, les mains tremblantes sur la table en formica. Ma mère, Monique, me fixait avec une colère mêlée de peur. Je savais qu’elle avait raison. Mais je savais aussi que je n’avais pas le choix.

Je suis née dans une famille ouvrière, où l’on ne parle pas des sentiments. Mon père, Luc, travaillait à l’usine Cockerill jusqu’à sa fermeture. Après ça, il a sombré dans le silence et la Jupiler. Ma mère tenait la baraque comme elle pouvait, entre les fins de mois difficiles et les disputes qui éclataient pour un oui ou pour un non. J’ai grandi en me promettant de partir loin, de ne jamais reproduire ce schéma.

Mais la vie a ses propres plans. À dix-neuf ans, j’ai rencontré Benoît lors d’une soirée à l’ULiège. Il était drôle, passionné par la politique, toujours prêt à refaire le monde autour d’une bière à la Place du XX Août. On s’est aimés vite, trop vite peut-être. Quand j’ai appris que j’étais enceinte, il a paniqué. « Je ne suis pas prêt », qu’il disait. Il a disparu du jour au lendemain, me laissant seule avec mes angoisses et un test de grossesse positif.

J’ai caché ma grossesse le plus longtemps possible. À Seraing, tout se sait vite. Les voisines qui épient derrière leurs rideaux, les commérages au Carrefour Market… Je me sentais jugée avant même que mon ventre ne s’arrondisse. Ma mère l’a deviné avant tout le monde. Elle m’a traitée d’inconsciente, mais elle m’a aussi serrée dans ses bras. Mon père n’a rien dit. Il a juste haussé les épaules et allumé une autre cigarette.

Les mois ont passé dans une sorte de brouillard. J’allais à mes rendez-vous à la maternité du CHU de Liège en bus, seule. Je regardais les autres femmes enceintes avec leurs compagnons, leur famille. Moi, je n’avais que la peur et la honte comme compagnes.

Le jour de l’accouchement est arrivé sans prévenir. Une nuit glaciale de février. Ma mère m’a accompagnée en taxi jusqu’à l’hôpital. Les contractions étaient si fortes que j’ai cru mourir. Mais quand j’ai entendu le premier cri de ma fille — oui, c’était une fille — j’ai senti quelque chose se briser en moi.

On l’a posée sur ma poitrine. Elle était minuscule, chaude, son odeur douce-amère m’a submergée. J’ai pleuré toutes les larmes de mon corps. Mais au fond de moi, je savais déjà ce que j’allais faire.

Le lendemain matin, alors que tout le monde dormait dans la chambre partagée, j’ai regardé ma fille une dernière fois. J’ai caressé ses cheveux noirs, murmuré son prénom — Camille — et je suis sortie dans le couloir froid de l’hôpital. J’ai cherché une infirmière.

— Je… Je ne peux pas… Je ne peux pas la garder…

Elle m’a regardée sans juger. Elle a posé sa main sur mon épaule.

— Vous êtes sûre ?

J’ai hoché la tête en silence. Elle m’a emmenée dans un bureau où j’ai signé des papiers dont je ne me souviens plus le contenu exact. Tout était flou. Je me souviens seulement du bruit du stylo sur le papier et du goût métallique des larmes sur mes lèvres.

Quand je suis rentrée chez moi, ma mère m’attendait dans le salon.

— Où est-elle ?

Je n’ai pas répondu tout de suite. J’ai posé mon sac sur le canapé, j’ai regardé par la fenêtre les lumières orange des lampadaires sur la rue déserte.

— Je l’ai laissée…

Ma mère a éclaté en sanglots. Mon père est sorti sans un mot. Cette nuit-là, j’ai cru que je n’allais jamais me relever.

Les jours suivants ont été un enfer. Les voisins ont commencé à poser des questions : « Alors Sophie, elle est où ta petite ? » Je répondais par des sourires forcés ou je fuyais les conversations. Ma mère ne me parlait plus que pour l’essentiel : « Tu as mangé ? », « Tu vas chercher le pain ? » Mon père s’est enfermé encore plus dans son mutisme.

J’ai essayé de reprendre une vie normale : retourner à l’université, trouver un petit boulot comme caissière à Huy pour payer mes études. Mais rien n’était normal. Chaque fois que je voyais une poussette ou que j’entendais un bébé pleurer dans le bus TEC 48, mon cœur se serrait jusqu’à m’étouffer.

Un soir d’automne, alors que je rentrais du boulot sous la pluie battante, ma mère m’attendait sur le pas de la porte.

— Tu crois qu’elle va bien ?

Sa voix tremblait d’émotion contenue.

— Je ne sais pas…

On s’est regardées longtemps sans rien dire. Pour la première fois depuis des mois, elle m’a prise dans ses bras.

— Tu as fait ce que tu pensais juste… Peut-être qu’un jour tu pourras lui expliquer.

Mais comment expliquer l’inexplicable ? Comment dire à son enfant qu’on l’a laissée parce qu’on avait peur d’être une mauvaise mère ? Parce qu’on voulait lui offrir une vie meilleure que celle qu’on pouvait lui donner ?

Les années ont passé. J’ai terminé mes études en sciences sociales à Liège. J’ai déménagé à Namur pour un stage dans une ASBL qui aide les femmes en difficulté. Là-bas, j’ai rencontré des histoires pires que la mienne : des femmes battues, des adolescentes rejetées par leur famille parce qu’elles étaient enceintes hors mariage… J’ai compris que je n’étais ni un monstre ni une héroïne. Juste une femme qui a fait ce qu’elle a pu avec ce qu’elle avait.

Parfois, je rêve de Camille. Je l’imagine courant dans un parc à Namur ou jouant au foot avec ses amis sur un terrain vague à Seraing. Je me demande si elle me ressemble, si elle aime les frites mayonnaise ou si elle préfère les gaufres de Liège comme moi quand j’étais petite.

Un jour, j’ai reçu une lettre de l’hôpital. Camille avait été adoptée par une famille de Libramont. Ils voulaient savoir si je voulais lui écrire un mot pour ses dix ans. J’ai passé des heures devant une feuille blanche.

« Chère Camille,
Je t’aime depuis toujours et pour toujours. J’espère que tu es heureuse et entourée d’amour. Pardonne-moi si tu peux… »

Je n’ai jamais su si elle a lu cette lettre.

Aujourd’hui encore, chaque fois que je croise une jeune maman dans les rues pavées de Namur ou sur les quais de la Meuse à Liège, je sens ce vide en moi qui ne se refermera jamais tout à fait.

Est-ce qu’on peut vraiment se pardonner un tel choix ? Et vous… auriez-vous fait différemment à ma place ?