D’abord le café, puis l’amour : Chronique d’une vie wallonne

— Simon, tu vas encore tout foutre en l’air…

Je me suis surprise à chuchoter ces mots alors que mon frère, les yeux écarquillés comme un gamin devant la vitrine de Léonidas, déboulait dans la cuisine. Il tenait son smartphone à bout de bras, comme s’il venait de découvrir le Graal.

— Julie, écoute-moi ! J’ai une idée de malade ! Un truc qui va révolutionner la Wallonie !

Je soupirai, remuant distraitement mon café. Il était à peine sept heures, la pluie tambourinait contre les vitres de notre appartement du quartier Saint-Nicolas à Namur. Maman dormait encore, ou du moins elle faisait semblant. Depuis que papa était parti, elle passait ses nuits à fixer le plafond, persuadée qu’il reviendrait un jour.

— Simon, tu te rappelles la dernière fois que t’as eu une idée géniale ? T’as cramé la bagnole de papa avec ton barbecue électrique…

Il esquissa un sourire gêné, mais n’abandonna pas.

— Cette fois c’est différent ! Une plateforme de livraison intelligente, avec de l’IA ! On livre tout : des chaussettes, des boulets sauce lapin, même des bières spéciales !

Je levai les yeux au ciel. — Ça existe déjà, non ?

Il s’approcha, baissant la voix comme s’il craignait que les murs nous écoutent.

— Mais pas comme ça ! On va utiliser les datas des gens pour anticiper leurs besoins. Tu vois ? Genre, t’as plus de café ? On le sait avant toi !

J’ai ri, mais au fond, je savais que Simon avait besoin d’y croire. Depuis qu’il avait perdu son boulot à l’usine de Floreffe, il traînait sa frustration comme un boulet. Et moi… Moi je m’accrochais à mes études d’infirmière, en espérant qu’un jour tout irait mieux.

— Tu veux que je t’aide ?

Il hocha la tête avec une telle intensité que j’ai cru qu’il allait se décrocher le cou.

— T’es la seule qui me comprend ici…

Sa voix tremblait. J’ai posé ma main sur la sienne. Malgré nos disputes, malgré ses conneries, c’était mon frère. Et dans cette famille éclatée, on n’avait plus que nous.

Le soir même, il a débarqué dans ma chambre avec un vieux portable et une montagne de papiers griffonnés.

— On va l’appeler « WalloLivraison » !

J’ai souri malgré moi. — C’est moche comme nom…

Il a ri. — On s’en fout du nom ! Ce qui compte c’est l’idée !

On a passé des heures à discuter, à rêver tout haut. Mais très vite, la réalité nous a rattrapés. Maman a débarqué en furie.

— Vous croyez que c’est le moment de jouer aux entrepreneurs ?! On n’a déjà pas de quoi payer le gaz !

Simon s’est levé d’un bond. — Maman, c’est pour nous sortir de là justement !

Elle a éclaté en sanglots. — Depuis que ton père est parti, c’est moi qui tiens tout à bout de bras ! Et toi tu veux encore tout risquer ?!

Je me suis interposée. — Maman, laisse-le essayer… On n’a rien à perdre.

Mais elle ne voulait rien entendre. Elle est sortie en claquant la porte si fort que le miroir du couloir s’est fendu.

Les jours suivants ont été un mélange d’espoir et de désespoir. Simon passait ses journées à coder sur son vieux PC, moi je jonglais entre mes stages à l’hôpital et les factures qui s’accumulaient sur la table de la cuisine.

Un soir, alors que je rentrais épuisée d’une garde à l’hôpital Sainte-Elisabeth, j’ai trouvé Simon assis dans le noir.

— Ça ne marche pas… Les gens ne veulent pas donner leurs données personnelles…

Il avait les yeux rouges. J’ai eu envie de le prendre dans mes bras mais il m’a repoussée.

— T’as raison… Je suis qu’un raté…

J’ai haussé le ton malgré moi. — Arrête ! T’es pas ton père ! Lui il est parti quand ça devenait trop dur. Toi tu restes !

Il m’a regardée comme si je venais de lui donner une gifle.

— Tu crois vraiment ça ? Que je vaux mieux que lui ?

J’ai baissé les yeux. Au fond, j’en savais rien.

Les semaines ont passé. L’hiver s’est installé sur Namur, recouvrant nos espoirs d’une fine couche de givre. Maman s’est enfermée dans le silence. Simon a trouvé un petit boulot chez Colruyt pour payer sa part du loyer. Moi… Moi j’ai rencontré Thomas.

Thomas était kiné à l’hôpital. Il venait de Liège, avec son accent chantant et son sourire désarmant. Il m’a invitée à boire un verre au « Café des Arts ».

— Tu sais Julie… J’aime bien ta façon de voir la vie.

Je me suis sentie rougir comme une ado.

Mais très vite, Simon a flairé le danger.

— Tu vas pas me laisser tomber pour un gars de Liège quand même ?

J’ai ri jaune. — T’es jaloux ou quoi ?

Il a haussé les épaules. — Non… C’est juste que… Si tu pars, je fais quoi moi ?

J’ai compris alors que Simon avait plus peur d’être abandonné que d’échouer.

Un soir, alors que Thomas m’attendait en bas de l’immeuble, Simon a débarqué dans ma chambre.

— Julie… J’ai besoin de toi pour relancer WalloLivraison… J’ai une nouvelle idée !

J’ai hésité. Pour la première fois depuis longtemps, j’avais envie de penser à moi.

— Simon… Je peux pas toujours être là pour réparer tes rêves brisés…

Il m’a regardée avec des yeux pleins de détresse.

— Mais t’es tout ce qui me reste…

J’ai fondu en larmes. J’avais l’impression d’étouffer entre ma loyauté envers lui et mon envie d’avancer.

Quelques jours plus tard, maman a fait une crise cardiaque. L’hôpital était bondé ce soir-là ; j’ai couru dans les couloirs glacés en priant pour qu’elle tienne bon.

Simon était assis devant la chambre 312, les mains tremblantes.

— C’est ma faute… Si je m’étais occupé d’elle au lieu de mes conneries…

Je me suis assise à côté de lui.

— Non Simon… C’est pas ta faute. On fait tous ce qu’on peut pour survivre ici.

Maman s’en est sortie mais elle n’était plus la même. Plus fragile, plus absente encore.

C’est là que j’ai compris : je ne pouvais plus porter toute la famille sur mes épaules.

J’ai accepté le poste d’infirmière à Liège avec Thomas. Le jour du départ, Simon m’a serrée dans ses bras si fort que j’ai cru qu’il allait me briser les côtes.

— Promets-moi que tu reviendras…

J’ai promis sans y croire vraiment.

Dans le train vers Liège, j’ai regardé défiler les paysages gris et humides de ma Wallonie natale. J’avais mal au cœur mais aussi un sentiment étrange de liberté.

Aujourd’hui encore, je me demande si j’ai fait le bon choix. Peut-on vraiment s’épanouir sans trahir ceux qu’on aime ? Ou faut-il parfois se perdre pour mieux se retrouver ?