Quand tout bascule : le cri silencieux d’Aurélie

— Tu ne comprends jamais rien, maman ! hurla Maxime en jetant sa veste sur le canapé.

Je sursautai, la tasse de café tremblant dans ma main. Mon frère avait cette façon de remplir tout l’appartement de sa colère, comme si les murs de notre modeste logement social à Seraing allaient s’écrouler sous ses cris. Maman, elle, restait droite, les bras croisés, le visage fermé. Elle avait appris à encaisser, à ne pas répondre. Moi, j’étais coincée entre eux, invisible.

— Maxime, arrête… soufflai-je, mais il ne m’entendait déjà plus. Il avait seize ans, l’âge où tout est trop grand, trop lourd. Moi, Aurélie, j’en avais dix-neuf et je venais de rater pour la deuxième fois mon examen d’entrée à l’ULiège. Je me sentais nulle, inutile. Mais ce soir-là, c’était Maxime qui explosait.

— Tu veux que je fasse quoi ? Que je reste ici à regarder papa s’enfoncer dans son fauteuil toute la journée ? Que je fasse semblant que tout va bien alors qu’on n’a même plus de quoi remplir le frigo ?

Papa ne répondit pas. Il fixait la télé, le regard vide. Depuis qu’il avait perdu son boulot à l’usine Cockerill, il n’était plus le même. Il avait arrêté de parler, arrêté de rire. Parfois, je me demandais s’il respirait encore.

Maman soupira :

— On fait ce qu’on peut, Maxime. Tu crois que c’est facile pour moi ?

Maxime éclata de rire, un rire amer qui me donna envie de pleurer.

— Toi, tu fais ce que tu veux ! Tu bosses à mi-temps à la boulangerie et tu rentres crevée, mais au moins tu sors d’ici ! Moi je crève dans cette baraque !

Il claqua la porte de sa chambre. Le silence retomba comme une chape de plomb. J’aurais voulu disparaître. Maman s’assit en face de moi et me regarda avec des yeux fatigués.

— Tu pourrais essayer de lui parler…

Je hochai la tête sans conviction. Parler à Maxime revenait à parler à un mur. Depuis des mois, il traînait avec des gars du quartier, rentrait tard, sentait parfois l’alcool ou pire. Mais qui étais-je pour lui faire la morale ? Je n’avais même pas réussi à entrer à l’université.

Cette nuit-là, je n’ai pas dormi. J’entendais Maxime tourner dans sa chambre, puis sortir par la fenêtre du rez-de-chaussée. J’ai voulu le suivre mais j’ai eu peur. Peur de ce que je pourrais découvrir.

Le lendemain matin, maman m’a trouvée assise dans la cuisine.

— Tu vas encore rester là toute la journée ?

Sa voix était douce mais lasse. J’ai haussé les épaules.

— Je vais chercher du boulot…

Elle a souri tristement.

— Tu sais bien que c’est pas facile ici. Même moi j’ai galéré pour avoir mes heures à la boulangerie.

J’ai pensé à tous ces CV envoyés dans le vide : Delhaize, Colruyt, Quick… Personne ne voulait d’une fille sans diplôme ni expérience. J’ai eu envie de hurler comme Maxime.

Vers midi, Maxime est rentré. Il avait les yeux rouges et évitait mon regard.

— T’étais où ? ai-je demandé doucement.

Il a haussé les épaules.

— Avec les gars…

Je n’ai pas insisté. À quoi bon ?

La journée s’est écoulée lentement. Papa n’a pas bougé du salon. Maman est partie travailler. J’ai essayé d’étudier pour repasser mon examen mais les mots dansaient devant mes yeux.

Le soir venu, alors que je débarrassais la table, Maxime est entré dans la cuisine.

— Aurélie…

Sa voix tremblait. Je me suis retournée et j’ai vu qu’il pleurait.

— J’en peux plus…

Je l’ai pris dans mes bras comme quand il était petit. Il sentait la cigarette froide et la peur.

— On va s’en sortir, Max… On va trouver un moyen…

Mais au fond de moi je n’y croyais plus vraiment.

Quelques jours plus tard, tout a basculé. Un matin, maman a reçu une lettre recommandée : on allait être expulsés si on ne payait pas deux mois de loyer en retard. Elle s’est effondrée sur la chaise en pleurant toutes les larmes de son corps.

Papa n’a rien dit. Il a juste quitté la pièce en traînant les pieds.

Maxime a explosé :

— C’est ça ta solution ? On va dormir où maintenant ? Dans la rue ?

Je me suis sentie prise au piège. J’ai appelé Julie, ma meilleure amie depuis l’école primaire.

— Viens chez moi ce soir, m’a-t-elle dit. On parlera…

Chez Julie, tout semblait plus simple : ses parents avaient un vrai boulot, une maison propre à Embourg, des repas chauds tous les soirs. J’avais honte d’envier leur bonheur banal.

— Tu peux rester dormir si tu veux… proposa Julie en voyant mes yeux rougis.

Mais je ne pouvais pas fuir éternellement.

En rentrant chez moi ce soir-là, j’ai trouvé Maxime assis sur le trottoir devant l’immeuble.

— J’peux plus rester ici…

Il avait une valise à ses pieds.

— Tu vas où ?

Il haussa les épaules :

— Je sais pas… Peut-être chez Quentin ou chez Manu…

J’ai senti mon cœur se briser.

— Maxime… Ne fais pas ça…

Mais il s’est levé et a marché sans se retourner.

Cette nuit-là fut la plus longue de ma vie. Maman sanglotait dans sa chambre. Papa n’a pas reparu avant le matin. Moi j’ai attendu un message de Maxime qui n’est jamais venu.

Les jours suivants furent un cauchemar : démarches au CPAS pour demander une aide d’urgence, rendez-vous humiliants où on nous parlait comme à des enfants irresponsables. Maman s’est battue pour garder notre logement mais rien n’y faisait.

Un soir d’orage, alors que je rentrais d’un entretien raté chez Carrefour, j’ai trouvé papa assis dans le noir.

— Aurélie…

Sa voix était rauque, étrangère.

— Je suis désolé… J’aurais dû faire mieux… Pour vous…

Je me suis assise près de lui et j’ai pleuré en silence. Pour la première fois depuis des mois, il m’a serrée contre lui.

Quelques semaines plus tard, on a dû quitter l’appartement. Julie et sa famille nous ont hébergés quelques temps avant qu’on obtienne un logement social à Herstal. Maxime n’est jamais revenu vivre avec nous. Il m’a envoyé un message un jour : « Je vais bien t’inquiète pas ». Mais je savais qu’il mentait.

Aujourd’hui encore, je me demande comment on a tenu bon. J’ai fini par décrocher un job d’aide-soignante dans une maison de repos à Liège. Ce n’est pas ce dont je rêvais mais au moins je peux aider maman à payer les factures et papa commence doucement à sortir de sa torpeur.

Parfois je croise Maxime en ville ; il fait semblant de ne pas me voir mais je sais qu’il souffre autant que moi.

Est-ce que tout cela aurait pu se passer autrement ? Est-ce qu’on aurait pu éviter cette chute si on avait parlé plus tôt ? Si on avait osé demander de l’aide avant qu’il soit trop tard ?

Et vous… Qu’auriez-vous fait à ma place ?