Le parfum des regrets : une nuit à Namur
— Tu vas répondre ou tu comptes le laisser sonner toute la nuit ?
La voix de Jadwiga résonne dans la pénombre, coupant le silence épais de notre chambre d’étudiantes. Je serre les dents, les yeux mi-clos, espérant que la sonnerie s’arrête d’elle-même. Mais non : la mélodie populaire, celle que maman adore, s’obstine. Jadwiga claque son livre de droit, lève les yeux au ciel et soupire bruyamment. Je sens son regard sur moi, lourd de reproches.
— C’est encore ta mère ?
Je hoche la tête sans répondre. Je n’ai pas envie de parler, pas envie d’expliquer pourquoi chaque appel de maman me donne la nausée. Finalement, je tends la main et décroche.
— Allô ?
La voix de maman est tremblante, presque étrangère. « Véronique… Il faut que tu rentres. C’est urgent. »
Je me redresse d’un bond, le cœur battant. Jadwiga me fixe, inquiète. Je raccroche sans un mot, balance le téléphone sur le lit et commence à fourrer mes affaires dans mon vieux sac à dos Delhaize.
— Qu’est-ce qui se passe ?
Je secoue la tête, incapable de parler. Les souvenirs affluent : papa qui crie dans la cuisine, maman qui pleure en silence dans la salle de bains, mon frère Laurent qui claque la porte pour ne plus revenir…
— Tu veux que je vienne avec toi ?
Jadwiga pose sa main sur mon bras. Sa gentillesse me fait mal. Je voudrais lui dire oui, mais je sais que c’est une histoire de famille, une histoire sale qui ne regarde personne d’autre.
— Non… Merci. Je dois y aller seule.
Je descends les escaliers du kot en courant, croisant le concierge qui râle sur les mégots dans la cour. Dehors, l’air est froid et humide ; une pluie fine colle mes cheveux à mon front. Je saute dans le premier train pour Charleroi, mon sac sur les genoux, les mains tremblantes.
Dans le wagon presque vide, je ferme les yeux et revois la maison familiale à Gosselies : le jardin envahi de mauvaises herbes, les volets toujours fermés côté rue « pour ne pas attirer les curieux », disait papa. J’ai fui cet endroit dès que j’ai pu, pour respirer enfin.
Le trajet me semble interminable. À chaque arrêt — Fleurus, Lodelinsart — mon angoisse grandit. Qu’est-ce qui peut être si urgent ? Maman n’a jamais su gérer seule… Et si c’était papa ? Ou Laurent ?
Quand j’arrive enfin devant la maison, tout est sombre sauf une lumière à la cuisine. J’entre sans frapper. Maman est assise à la table, les yeux rougis. Sur la nappe en plastique trône un bouquet de pivoines fanées — celles que papa offrait toujours après une dispute.
— Qu’est-ce qui se passe ?
Elle lève la tête vers moi, hésite puis murmure : « Ton père est parti. »
Je m’assois en face d’elle, abasourdie.
— Parti où ?
— Je ne sais pas… Il a laissé une lettre pour toi.
Elle me tend une enveloppe froissée. J’hésite à l’ouvrir. J’ai peur de ce que je vais lire. Mais je dois savoir.
« Ma petite Véro,
Je ne suis pas l’homme que tu crois. J’ai fait des erreurs… De grosses erreurs. Je ne peux plus rester ici. Prends soin de ta mère.
Papa »
Je relis la lettre trois fois sans comprendre. Maman pleure en silence.
— Quelles erreurs ?
Elle secoue la tête : « Il a perdu beaucoup d’argent au jeu… Il a menti sur tout… Même sur la maison. Elle n’est plus à nous depuis des mois. »
Le sol se dérobe sous mes pieds.
— Et Laurent ? Il sait ?
Maman détourne les yeux : « Il ne veut plus nous parler… Il m’a dit que c’était fini avec cette famille de fous. »
Je sens la colère monter en moi.
— Et moi alors ? Pourquoi c’est toujours moi qui dois réparer vos conneries ?
Maman éclate en sanglots. Je voudrais hurler mais je n’ai plus de voix.
La nuit avance lentement. Je reste là, figée, à regarder les pivoines mourir sur la table. Maman s’endort sur sa chaise, épuisée par les larmes et la honte.
Au petit matin, je sors prendre l’air dans le jardin envahi d’orties et de souvenirs douloureux. Le voisin, Monsieur Dupuis, promène son chien et me lance un regard compatissant.
— Courage, ma petite… On n’a pas choisi sa famille.
Je souris tristement.
De retour dans la cuisine, maman prépare du café comme si rien n’était arrivé. Elle parle de vendre ce qu’il reste, de déménager à Namur chez ma tante Marie-Claire. Je sens qu’elle attend que je prenne une décision à sa place.
— Tu veux vraiment partir ?
Elle hausse les épaules : « On n’a plus rien ici… »
Je pense à Jadwiga, à mes études de psychologie que je risque de devoir abandonner pour travailler et aider maman à s’en sortir. Je pense à Laurent qui ne répond plus à mes messages depuis des mois.
Les jours passent dans une brume épaisse. Les huissiers viennent saisir les meubles ; maman vend ses bijoux chez le prêteur sur gages du coin ; je fais des petits boulots au Carrefour Market pour payer l’électricité.
Un soir, alors que je rentre du travail, je trouve maman assise devant la télévision éteinte.
— J’ai eu Laurent au téléphone… Il veut te voir.
Mon cœur rate un battement.
Le lendemain, je retrouve mon frère dans un café près de la gare de Charleroi-Sud. Il a changé : barbe mal rasée, cernes sous les yeux.
— Pourquoi t’es revenue ? Tu pouvais rester à Namur et oublier tout ça…
Je serre les poings sous la table.
— Parce que maman avait besoin de moi ! Et toi ? Tu t’en fous peut-être mais moi je peux pas tourner la page comme ça !
Il baisse les yeux.
— Papa m’a appelé aussi… Il est en France maintenant. Il veut qu’on lui pardonne.
Un silence lourd s’installe entre nous.
— Tu vas faire quoi ?
Il hausse les épaules : « Je sais pas… Peut-être qu’on est tous condamnés à répéter leurs erreurs… »
Je rentre chez maman avec un poids en moins sur le cœur mais mille questions en tête. Le lendemain matin, elle m’attend avec deux billets de train pour Namur.
— On va chez Marie-Claire… On recommence tout à zéro ?
Je regarde autour de moi une dernière fois : le jardin en friche, la porte qui grince, l’odeur du café froid et des pivoines fanées…
Dans le train vers Namur, maman s’endort contre mon épaule comme quand j’étais petite. Je regarde défiler les paysages gris et verts de Wallonie et je me demande : Est-ce qu’on peut vraiment fuir son passé ? Ou bien finit-il toujours par nous rattraper ?