Est-ce que tu m’attendras ?
— Catherine, tu viens ou pas ? On va être en retard chez Maman !
La voix de mon frère, François, résonne dans le couloir. Je suis encore devant le miroir de la salle de bain, à examiner les cernes sous mes yeux. Presque cinquante ans. Je me penche, je tire la peau de mes joues, je soupire. Est-ce qu’on peut vraiment s’aimer à chaque étape de sa vie ? Je me force à sourire, mais même mon reflet semble fatigué.
— J’arrive, François. Deux minutes.
Il râle quelque chose dans sa barbe et je l’entends claquer la porte du salon. Depuis la mort de Papa, tout est plus tendu entre nous. On doit vider la maison familiale à Seraing, trier les souvenirs, décider ce qu’on garde, ce qu’on jette. Maman ne veut rien voir, elle s’est réfugiée chez ma sœur à Namur. C’est à nous de faire le sale boulot.
Je descends l’escalier en traînant les pieds. François est déjà dehors, clope au bec, tapant nerveusement du pied sur le trottoir.
— Tu pourrais faire un effort, hein. On n’a pas toute la journée.
— Tu crois que ça m’amuse ? Je réponds sèchement.
Il ne dit rien. On monte dans sa vieille Golf. Le trajet jusqu’à Seraing se fait en silence. Les paysages gris de la banlieue liégeoise défilent derrière la vitre. Je repense à mon adolescence ici, aux rires dans le jardin, aux disputes pour la télécommande, aux dimanches où Papa préparait ses boulets à la liégeoise.
En arrivant devant la maison, tout me semble plus petit. Les volets sont fermés, le jardin envahi par les orties. François ouvre la porte d’un coup d’épaule.
— Allez, on commence par le grenier ?
Je hoche la tête. L’odeur de renfermé me prend à la gorge. On grimpe l’escalier en colimaçon. Là-haut, des cartons s’empilent jusqu’au plafond.
— Tu prends les photos ? Moi je trie les vêtements de Papa.
Je fouille dans une boîte pleine d’albums. Je tombe sur une photo de moi à vingt ans, cheveux courts, sourire éclatant. À côté de moi, il y a Marc. Mon premier amour. Il portait toujours des chemises trop grandes et sentait le tabac froid. On s’était rencontrés à l’université de Liège, lors d’une manif contre la hausse des minervals.
Je me souviens encore de cette nuit où il m’avait demandé : « Est-ce que tu m’attendras si je pars en Erasmus ? » J’avais ri, sûre de moi : « Bien sûr que oui. » Mais il n’est jamais revenu. Il a rencontré une Flamande à Gand et m’a laissé une lettre pleine de fautes d’orthographe et de promesses creuses.
François me surprend en train de pleurer sur la photo.
— Tu penses encore à lui ? T’es sérieuse ?
Je ravale mes larmes.
— Laisse-moi tranquille.
Il hausse les épaules et retourne fouiller dans une armoire.
On passe l’après-midi à trier des souvenirs qui sentent la poussière et le regret. À chaque objet jeté, j’ai l’impression d’effacer un morceau de moi-même. Vers dix-sept heures, on s’arrête pour boire un café dans la cuisine vide.
— Tu comptes rester à Liège après tout ça ? demande François sans me regarder.
— Je sais pas… Peut-être que je vais partir à Bruxelles. Ou même à Arlon, chez Sophie.
Il ricane.
— Tu dis ça depuis des années. T’as jamais eu le cran de partir.
Je serre la tasse entre mes mains tremblantes.
— Et toi alors ? Toujours coincé dans ton boulot minable chez Cockerill ?
Il se lève brusquement.
— Au moins j’ai un boulot, moi.
Le silence retombe comme une chape de plomb. Je repense à tous ces choix que je n’ai pas faits. À cette peur qui m’a toujours retenue ici, dans cette ville grise où chaque rue me rappelle ce que j’ai perdu.
Le soir tombe quand on ferme enfin la porte derrière nous. François part sans un mot. Je reste seule sur le trottoir, les bras chargés d’albums photos et d’objets inutiles.
Je rentre chez moi à pied. Mon appartement sent le renfermé et la solitude. J’allume la radio pour couvrir le silence. Une chanson de Maurane passe, douce-amère. Je m’assieds sur le canapé et regarde les photos étalées devant moi.
Je pense à Maman qui refuse de revenir ici, à Sophie qui a refait sa vie loin de nous, à François qui s’enferme dans son amertume. Et moi ? Qu’est-ce qu’il me reste ?
Le téléphone sonne. C’est un numéro inconnu.
— Allô ?
Un silence. Puis une voix hésitante :
— Catherine ? C’est Marc…
Mon cœur s’arrête.
— Marc ? Mais… pourquoi tu m’appelles après tout ce temps ?
Il bafouille quelques mots maladroits. Il est revenu en Belgique après son divorce. Il a retrouvé mon numéro chez sa mère à Huy. Il voudrait me revoir.
Je ris nerveusement.
— Tu crois qu’on peut effacer trente ans comme ça ?
Il soupire.
— Non… Mais j’aimerais comprendre ce qu’on a raté.
On se donne rendez-vous dans un café du centre-ville le lendemain.
Toute la nuit, je tourne en rond dans mon salon. Je repense à cette question qu’il m’avait posée autrefois : « Est-ce que tu m’attendras ? » Est-ce que j’ai attendu ? Ou est-ce que j’ai juste laissé ma vie passer sans oser rien changer ?
Le lendemain matin, il pleut sur Liège comme souvent en avril. J’enfile mon manteau trop grand et descends vers le centre-ville. Le café est presque vide. Marc est là, vieilli lui aussi, les cheveux gris mais le même regard doux.
On parle longtemps. Il me raconte sa vie en Flandre, ses enfants qui ne parlent presque pas français, son divorce amer. Je lui parle de mes parents, du vide laissé par leur départ, de ma peur de finir seule.
À un moment il pose sa main sur la mienne.
— Tu sais… Je regrette beaucoup de choses. Mais surtout de t’avoir laissée partir sans me battre pour toi.
Je sens mes yeux se remplir de larmes.
— Moi aussi… Mais on ne peut pas revenir en arrière.
On reste là longtemps sans parler, juste deux âmes fatiguées qui se retrouvent au milieu des ruines du passé.
En rentrant chez moi ce soir-là, je regarde une dernière fois mon reflet dans le miroir. Les cernes sont toujours là, les rides aussi. Mais il y a autre chose dans mon regard : une sorte de paix fragile.
Est-ce qu’on peut vraiment se pardonner d’avoir laissé filer sa jeunesse et ses rêves ? Ou faut-il apprendre à aimer celle qu’on est devenue malgré tout ?
Et vous… Est-ce que vous avez déjà eu envie de tout recommencer ?