Pourquoi tu me regardes comme ça ?
« Pourquoi tu me regardes comme ça ? » Ma voix tremblait à peine, mais je sentais déjà le sol se dérober sous mes pieds. La lumière du matin filtrait à travers les stores de la cuisine, dessinant des zébrures pâles sur le carrelage froid. Marc, mon mari, s’était figé, la tasse de café suspendue à mi-chemin entre la table et ses lèvres. Il ne disait rien. Je savais que ce silence était plus lourd que n’importe quel cri.
« Tu ne veux vraiment pas d’enfants ? » Sa voix était rauque, presque étranglée. J’ai hoché la tête, incapable de soutenir son regard. J’avais répété cette phrase des centaines de fois dans ma tête, mais la dire à voix haute, ici, dans notre maison à Namur, la rendait irrévocable.
« Mais… on en a toujours parlé, non ? Tu as changé d’avis ? »
Je n’ai pas répondu tout de suite. J’ai regardé par la fenêtre : le jardin était encore humide de la pluie de la veille, les pivoines de ma mère penchaient tristement la tête. J’ai pensé à elle, à ses attentes, à ses reproches voilés chaque fois que je rentrais seule à Noël.
« Je crois que je n’ai jamais vraiment voulu d’enfants. Je me suis laissée porter par… ce qu’on attendait de moi. De nous. »
Marc a posé sa tasse avec un bruit sec. « Et moi alors ? Tu y as pensé ? »
J’ai senti la colère monter en lui, une colère sourde, contenue. Il n’était pas du genre à crier, mais ses silences étaient des murs infranchissables.
« Tu sais ce que ça va faire à ma mère ? » Il a murmuré ça comme s’il avait honte de le dire à voix haute.
J’ai souri tristement. « Ta mère… Et la mienne ? Tu crois qu’elle va me pardonner ? »
Le silence est retombé. J’ai senti l’odeur du café refroidi, le tic-tac de l’horloge qui semblait se moquer de nous.
Ce soir-là, Marc n’est pas rentré tout de suite. J’ai erré dans la maison vide, touchant distraitement les photos accrochées au mur : notre mariage à l’hôtel de ville, les vacances à Ostende, le baptême de ma nièce Louise. J’ai pensé à mon frère Benoît, père de trois enfants, qui me lançait toujours des regards compatissants lors des repas de famille.
Le lendemain matin, j’ai reçu un message de ma mère :
« Tu viens dimanche pour le dîner ? Louise sera là avec les petits. »
Je n’ai pas répondu tout de suite. J’avais peur qu’elle sente dans ma voix ce qui venait de se passer.
Marc est rentré tard. Il avait bu, ça se voyait à ses yeux rougis et à son pas incertain.
« On ne peut pas continuer comme ça », a-t-il lâché en s’asseyant lourdement sur le canapé.
J’ai voulu m’approcher, mais il a reculé.
« Tu m’as menti toutes ces années ? »
J’ai secoué la tête. « Non… Je me suis menti à moi-même. »
Il a ri sans joie. « C’est rassurant… »
Les jours suivants ont été un supplice silencieux. Nous vivions côte à côte comme deux étrangers, évitant soigneusement les sujets qui fâchent. Au travail, mes collègues parlaient sans cesse des vacances scolaires et des stages pour enfants. Je me sentais étrangère à leur monde.
Un soir, alors que je rentrais du bureau sous une pluie battante, j’ai croisé mon voisin Lucien qui promenait son chien.
« Ça va, Justine ? T’as pas l’air dans ton assiette… »
J’ai haussé les épaules. « Des histoires de famille… »
Il a souri tristement. « Ah, les histoires de famille… On en sort jamais vraiment indemne. »
Ce soir-là, j’ai repensé à mon enfance à Charleroi. Mon père était ouvrier chez Caterpillar avant les licenciements massifs. Ma mère tenait la maison d’une main de fer. Chez nous, on ne parlait pas des sentiments. On faisait ce qu’il fallait faire.
Je me suis souvenue du jour où j’avais annoncé à mes parents que je voulais faire des études d’art à Liège. Mon père avait haussé les épaules : « Tant que tu trouves un boulot après… » Ma mère avait soupiré : « Tu feras ce que tu veux quand tu seras mariée. »
Et maintenant ? Je faisais ce que je voulais… mais à quel prix ?
Le dimanche est arrivé trop vite. J’ai pris le train pour Charleroi avec une boule au ventre. Dans le wagon presque vide, une femme lisait un livre pour enfants à son fils qui riait aux éclats. J’ai détourné les yeux.
À la maison, l’odeur du rôti flottait dans l’air. Ma mère m’a accueillie avec son éternel tablier fleuri.
« Tu as l’air fatiguée », a-t-elle dit en m’embrassant sur la joue.
Louise courait partout avec ses cousins ; Benoît discutait foot avec mon père devant la télé.
Au dessert, ma mère a lancé : « Et toi alors, Justine ? C’est pour quand ? »
Le silence s’est fait autour de la table.
J’ai pris une grande inspiration.
« Je ne veux pas d’enfants », ai-je dit doucement.
Ma mère a blêmi. Mon père a reposé sa fourchette.
« Mais enfin… Tu vas changer d’avis », a-t-elle murmuré.
Benoît a haussé les épaules : « Chacun sa vie, maman… »
Mais elle n’a rien voulu entendre. Après le repas, elle m’a prise à part dans la cuisine.
« Tu fais une bêtise, Justine… Tu vas finir seule. Qui s’occupera de toi quand tu seras vieille ? »
J’ai senti les larmes monter mais je me suis retenue.
« Je préfère être seule que mal accompagnée », ai-je répondu dans un souffle.
En rentrant chez moi ce soir-là, j’ai trouvé Marc assis dans le noir.
« Je suis allé voir maman », m’a-t-il dit sans préambule.
J’ai senti mon cœur se serrer.
« Elle dit que tu es égoïste… Que tu penses qu’à toi… »
J’ai éclaté : « Et toi ? Tu penses à moi ? À ce que je ressens ? »
Il s’est levé brusquement : « Moi je voulais une famille ! Je voulais entendre des rires d’enfants dans cette maison ! »
Je me suis effondrée sur le canapé.
« Je ne peux pas te donner ça… Je suis désolée… »
Il est parti cette nuit-là. J’ai entendu la porte claquer et sa voiture démarrer dans la rue déserte.
Les semaines suivantes ont été un long tunnel de solitude et de doutes. Ma mère m’appelait tous les jours pour me convaincre de « réfléchir encore ». Au travail, on murmurait dans mon dos : « Elle n’a pas d’enfants… Elle doit avoir un problème… »
Un soir d’automne, alors que je rentrais du cinéma seule, j’ai croisé Lucien sur le pas de sa porte.
« Ça va mieux ? »
J’ai haussé les épaules.
Il m’a souri gentiment : « On n’est jamais obligé de suivre le chemin des autres… Même si c’est plus dur parfois. »
Je l’ai remercié d’un sourire timide.
Aujourd’hui, cela fait un an que Marc est parti. J’habite toujours la même maison à Namur. Parfois je croise Marc au marché du samedi ; il me salue poliment mais ses yeux sont tristes.
Ma mère ne comprend toujours pas mon choix mais elle a fini par ne plus en parler. Mon frère Benoît m’invite parfois chez lui ; ses enfants m’appellent « tata Justine » et me couvrent de dessins et de câlins.
Je ne sais pas si j’ai fait le bon choix. Mais c’est le mien. Et vous… avez-vous déjà eu peur d’être vous-même au point de tout perdre ?