Le Retour Inattendu de Jérémy : Entre Ciseaux et Couteaux, la Vie se Joue à Namur
— Noża, robotniku !
La voix de Madame Germaine résonne dans le couloir comme un coup de tonnerre. Je viens à peine de franchir le seuil de notre petit appartement du quartier Saint-Servais, et déjà, elle m’attaque. Elle est là, assise sur la chaise en bois près du radiateur, son éternel tricot sur les genoux. Ses yeux me fusillent derrière ses lunettes épaisses.
— Bonjour, Madame Germaine, je dis en essayant de garder mon calme. Je ne suis pas ouvrier, je suis coiffeur…
Elle lève les yeux au ciel, exaspérée.
— Cyrulique ! Tu veux dire. Un homme qui coupe les cheveux des autres hommes… Tu n’as pas honte ?
Je sens la colère monter en moi, mais je me retiens. Aline, ma femme, m’a toujours supplié de ne pas répondre. « Laisse-la parler, Jérémy. Elle est vieille, elle ne changera plus. » Mais ce matin, quelque chose a changé en moi. Peut-être parce que je viens de perdre mon emploi au salon « Chez Lucien », ou peut-être parce que je n’en peux plus de me sentir étranger dans ma propre maison.
Aline arrive dans la cuisine, essuyant ses mains sur un torchon.
— Mamy, laisse-le tranquille. Il vient juste d’arriver.
— Justement ! Il rentre à onze heures du matin ! Tu appelles ça travailler ? À l’époque de ton grand-père, on se levait avant le soleil pour aller à l’usine. Lui, il rentrait noir de charbon et fier !
Je serre les poings. Je pense à mon père, ouvrier chez ArcelorMittal à Liège, mort d’un cancer des poumons à cinquante ans. Je pense à mes mains qui sentent toujours la laque et le shampoing, jamais la suie ou l’huile.
— Je n’ai plus de travail, je lâche enfin. Le salon ferme. Lucien prend sa retraite et personne ne reprend.
Un silence tombe dans la pièce. Aline me regarde avec inquiétude. Madame Germaine sourit d’un air mauvais.
— Tu vois ! Ce n’est pas un vrai métier. Les vrais métiers ne disparaissent pas comme ça.
Je sens les larmes monter mais je refuse de pleurer devant elle. Je sors sur le balcon pour fumer une cigarette. Le ciel est bas, gris comme souvent ici. Les toits de Namur s’étendent devant moi, humides et tristes.
Aline me rejoint quelques minutes plus tard.
— Je suis désolée pour Mamy… Et pour le salon.
Je hoche la tête sans répondre. Elle pose sa main sur mon épaule.
— On va s’en sortir, tu verras. Peut-être que tu pourrais ouvrir ton propre salon ?
Je ris jaune.
— Avec quel argent ? On a déjà du mal à payer le loyer… Et puis qui viendrait chez moi ? Les gens ici vont tous chez Lucien depuis trente ans.
Aline soupire. Elle aussi est fatiguée. Elle travaille à la poste, des horaires impossibles pour un salaire minable. On s’aime mais on s’use.
Le soir venu, Madame Germaine recommence.
— Tu sais ce que tu devrais faire ? Aller à Charleroi ou à Liège et trouver un vrai boulot ! Il y a des usines là-bas. Ou alors conduire un bus !
Aline explose enfin.
— Mamy ! Arrête ! Tu ne comprends donc pas que les temps ont changé ? Il n’y a plus d’usines comme avant ! Et Jérémy n’est pas fait pour ça…
Madame Germaine se lève lentement, appuyée sur sa canne.
— Vous êtes une génération perdue… À mon époque, on ne se plaignait pas tout le temps.
Elle quitte la pièce en marmonnant. Aline fond en larmes dans mes bras.
Les jours passent et je sombre peu à peu dans une sorte d’apathie. Je traîne dans les rues du centre-ville, j’observe les vitrines vides, les commerces qui ferment les uns après les autres. La Belgique change, et pas seulement moi. Je croise mon ami François au café « Le Sax ».
— Alors Jéjé, t’as trouvé quelque chose ?
Je secoue la tête.
— Rien… Même les salons franchisés veulent des jeunes avec dix ans d’expérience ou alors ils paient au noir.
François me propose un verre mais je refuse. Je n’ai même plus envie de boire.
Un soir, alors que je rentre plus tard que d’habitude, j’entends des voix dans le salon. Madame Germaine parle fort au téléphone avec sa sœur à Charleroi.
— Oui, oui… Il est encore là… Non mais tu te rends compte ? Un homme qui coupe les cheveux ! Et il ne rapporte même pas d’argent… Pauvre Aline…
Je monte directement dans la chambre sans manger. Aline me rejoint plus tard.
— On ne peut pas continuer comme ça…
Je la regarde dans la pénombre.
— Tu veux que je parte ?
Elle secoue la tête.
— Non… Mais il faut qu’on trouve une solution. Pour nous deux… Pour le bébé aussi.
Je reste sans voix. Un bébé ? Elle hoche la tête en souriant timidement.
— Je voulais te le dire plus tôt mais avec tout ça…
Je sens un mélange de joie et de panique m’envahir. Comment vais-je nourrir une famille alors que je n’ai même plus de travail ?
Le lendemain matin, je prends une décision. J’irai voir Monsieur Dupuis, le boucher du quartier. Il cherche quelqu’un pour l’aider le samedi matin. Ce n’est pas mon rêve mais c’est mieux que rien.
Quand j’annonce la nouvelle à Madame Germaine, elle éclate de rire.
— Enfin ! Un vrai métier ! Tu vas voir ce que c’est que de travailler avec tes mains !
Je ravale ma fierté et commence chez Monsieur Dupuis le samedi suivant. Les premiers jours sont difficiles : l’odeur du sang, la fatigue physique… Mais peu à peu, je m’habitue. Les clients sont gentils, certains me reconnaissent du salon et me demandent des nouvelles de Lucien.
Un soir, alors que je rentre épuisé mais fier d’avoir gagné mes premiers euros depuis des semaines, Aline m’attend avec un sourire radieux.
— Tu sens la viande mais tu as l’air heureux…
Je ris pour la première fois depuis longtemps.
Les mois passent. Je continue chez Monsieur Dupuis tout en cherchant un local pour ouvrir un petit salon à moi. Grâce à un prêt de la région wallonne et un coup de pouce d’Aline (et même un petit billet glissé discrètement par Madame Germaine), j’ouvre enfin « Chez Jérémy » dans une ruelle près du marché couvert.
Le jour de l’ouverture, Madame Germaine vient couper le ruban rouge avec moi. Elle me glisse à l’oreille :
— Peut-être que j’ai été trop dure avec toi… Mais tu as prouvé que tu étais un homme bien.
Je sens mes yeux s’embuer mais je souris fièrement devant ma femme et notre petite fille qui gazouille dans sa poussette.
Aujourd’hui encore, quand je ferme le salon le soir et que je traverse les rues pavées de Namur sous la pluie fine, je repense à tout ce chemin parcouru. Est-ce qu’on doit toujours correspondre aux attentes des autres pour être heureux ? Ou suffit-il d’être fidèle à soi-même ? Qu’en pensez-vous ?