Déjà trop !
— Encore cette fichue musique ! — ai-je hurlé en frappant du poing sur le radiateur. Les vibrations métalliques ont résonné dans tout le salon, couvrant à peine les basses qui secouaient le plafond. Il était une heure du matin, et les voisins du dessus semblaient avoir décidé de transformer leur appartement en salle de concert.
Halina, ma fille de dix-sept ans, n’a même pas levé les yeux de son téléphone. — Maman, calme-toi. Tu leur parleras demain, soupira-t-elle, les pouces agiles sur l’écran lumineux.
— Mais combien de fois faut-il leur parler ? Ça fait un mois que je supporte ces… ces… — J’ai agité les mains, cherchant un mot qui ne viendrait pas. J’étais fatiguée, lessivée par la journée à l’hôpital où je travaille comme aide-soignante, et par la solitude qui me collait à la peau depuis le départ de Marc.
Marc. Rien que d’y penser, j’ai senti mes yeux me piquer. Il y a deux ans, il a claqué la porte pour une autre femme — une certaine Sophie rencontrée à Namur lors d’un séminaire. Depuis, Halina et moi vivons dans ce petit appartement à Outremeuse, un quartier populaire de Liège où les murs sont trop fins et les nuits trop longues.
Je me suis laissée tomber sur le canapé élimé. Halina a soupiré, sans quitter TikTok des yeux. — Tu veux que je monte leur dire ?
— Non… Non, laisse. Je vais y aller moi-même demain matin. Mais si ça continue…
J’ai laissé la phrase en suspens. La vérité, c’est que je n’avais plus la force de me battre. Pas contre les voisins, pas contre la solitude, pas contre cette impression d’être invisible dans ma propre vie.
Le lendemain matin, après une nuit blanche ponctuée de coups de basse et de rêves brisés, j’ai croisé Madame Dupuis sur le palier. Elle portait son éternel peignoir rose et son chien Igor tirait sur la laisse.
— Encore la fête chez les jeunes ? m’a-t-elle demandé avec un sourire triste.
— Oui… Je ne sais plus quoi faire. J’ai l’impression qu’on ne compte pas ici.
Elle a haussé les épaules. — On n’est plus chez nous, tu sais. Avant, on se connaissait tous dans l’immeuble. Maintenant…
J’ai hoché la tête. Avant… Avant que Marc parte, avant que tout s’effondre.
En sortant dans la rue, j’ai croisé Ahmed, le facteur. Il m’a saluée d’un signe de tête.
— Ça va, madame Lefèvre ? Vous avez l’air fatiguée.
J’ai souri faiblement. — Les voisins font encore la fête.
Il a grimacé. — Vous devriez appeler la police municipale. Ils peuvent venir constater.
Mais je n’en avais pas le courage. Je ne voulais pas être « celle qui râle », celle dont tout le monde se moque dans l’immeuble.
À l’hôpital, la journée a été longue. Madame Van Damme a encore fait une crise d’angoisse ; Monsieur Lambert a refusé de prendre ses médicaments. J’ai couru partout, distribuant des sourires mécaniques et des paroles rassurantes alors qu’au fond de moi, tout était chaos.
En rentrant le soir, Halina était déjà là, affalée sur le canapé avec une pizza froide sur les genoux.
— T’as parlé aux voisins ?
J’ai secoué la tête. — Ils n’étaient pas là.
Elle a haussé les épaules et s’est replongée dans ses messages.
Je me suis assise à côté d’elle. — Tu sais… Je me sens seule ici.
Elle a levé les yeux vers moi, surprise par ma voix tremblante.
— Maman…
— Depuis que ton père est parti… J’ai l’impression que tout s’est arrêté. Même toi, tu es ailleurs.
Elle a rougi et détourné le regard. — C’est pas facile pour moi non plus.
Un silence lourd s’est installé entre nous. J’aurais voulu la prendre dans mes bras mais quelque chose nous retenait toutes les deux — une gêne nouvelle, comme si nous étions devenues étrangères l’une à l’autre.
Le lendemain soir, alors que je rentrais des courses sous une pluie battante, j’ai croisé les fameux voisins sur le palier : deux jeunes gars en blousons noirs, casquettes vissées sur la tête.
— Excusez-moi… Je voulais vous parler du bruit la nuit dernière…
L’un d’eux a haussé un sourcil insolent. — On fait juste la fête, madame. C’est pas interdit.
— Peut-être… Mais il y a des gens qui travaillent tôt le matin ici.
L’autre a éclaté de rire. — Ben fallait pas habiter en ville !
J’ai senti mes joues brûler de honte et de colère mêlées. J’ai serré mes sacs contre moi et j’ai filé dans mon appartement sans un mot de plus.
Cette nuit-là, j’ai pleuré en silence dans ma chambre pendant qu’Halina écoutait de la musique au casque dans la sienne. J’avais l’impression d’être prisonnière d’une vie qui n’était plus la mienne : un travail épuisant pour un salaire minable, une fille qui me glissait entre les doigts, des voisins qui se fichaient de moi…
Quelques jours plus tard, alors que je rentrais tard du travail après un double shift (une collègue était malade), j’ai trouvé Halina assise dans le noir du salon.
— Qu’est-ce qu’il y a ?
Elle avait pleuré ; ses yeux étaient rouges.
— J’en peux plus non plus… Les gars du dessus m’ont insultée quand je suis rentrée tout à l’heure. Ils ont dit que j’étais une « vieille coincée » comme ma mère…
Mon cœur s’est serré. Je me suis assise près d’elle et cette fois-ci je l’ai prise dans mes bras sans réfléchir.
— On va faire quelque chose, Halina. On va se battre ensemble.
Le lendemain matin, j’ai frappé à toutes les portes de l’immeuble avec Halina à mes côtés. Madame Dupuis nous a ouvert avec Igor qui aboyait ; Ahmed est descendu voir ce qui se passait ; même Monsieur Lambert a entrouvert sa porte malgré sa mauvaise humeur légendaire.
— On doit faire quelque chose contre le bruit des voisins du dessus ! ai-je lancé d’une voix forte qui m’a surprise moi-même.
À ma grande surprise, tout le monde a acquiescé : ils en avaient tous assez mais personne n’osait parler seul.
Ensemble, on a rédigé une lettre pour le syndic de l’immeuble et on a signé tous ensemble. On a même décidé d’organiser un apéro collectif pour renouer un peu le contact entre voisins — comme avant.
Le soir même, Halina m’a regardée avec un sourire timide :
— Je suis fière de toi maman…
J’ai souri à mon tour, émue aux larmes.
Depuis ce jour-là, les choses ont commencé à changer doucement : moins de bruit (le syndic avait menacé d’expulsion), plus de solidarité entre voisins… Et surtout, Halina et moi avons recommencé à nous parler vraiment.
Parfois je me demande : combien de temps aurais-je encore supporté tout ça si je n’avais pas osé parler ? Et vous… qu’auriez-vous fait à ma place ?