Entre les murs de Liège : Les souris de Maryse et les secrets du passé
— Tu crois qu’elles ont froid, tes souris ?
La voix fluette de la petite fille me tire de mes pensées. Je suis assise sur un banc du parc d’Avroy, mon carnet sur les genoux, à observer la pluie fine qui s’accroche aux branches nues. Elle, elle est là, à côté de moi, avec sa boîte en carton percée de petits trous. Deux minuscules museaux roses pointent à travers les ouvertures.
— Non, madame, elles ont ma vieille écharpe. Elles aiment bien l’odeur, tu sais.
Je souris malgré moi. Depuis trois semaines, je la croise ici, toujours seule, toujours attentive à ses deux souris blanches. Elle s’appelle Zoé. Elle a neuf ans et des yeux trop grands pour son visage. La première fois que je l’ai vue, elle lançait des miettes de pain aux pigeons, le regard perdu vers la gare. La deuxième fois, elle m’a raconté que sa maman était « partie loin » et que son papa « travaille beaucoup ».
Ce matin-là, je sens une tension étrange dans l’air. Peut-être parce que je me reconnais en elle. Moi aussi, j’ai connu l’attente sur un banc, les parents absents, les secrets qu’on ne dit pas.
— Tu veux les tenir ? demande-t-elle soudain.
Je tends la main. Les petites bêtes frémissent dans ma paume. Je sens leur chaleur minuscule, leur confiance fragile. Un souvenir me traverse : moi, à huit ans, serrant contre moi une peluche élimée dans la cuisine froide de notre maison à Seraing. Maman pleurait dans la chambre. Papa claquait la porte.
— Tu sais, Zoé…
Je m’arrête. Que dire ? Que tout ira bien ? Que les parents reviennent toujours ? Ce serait mentir.
Elle me regarde avec une intensité désarmante.
— Tu crois qu’elle pense à moi ?
Je comprends qu’elle parle de sa mère. Je voudrais lui dire oui, mais ma gorge se serre. Je repense à mon propre père, parti refaire sa vie à Namur après le divorce. Ma mère s’est remariée avec un Flamand et a déménagé à Gand. J’avais onze ans et personne ne m’a demandé mon avis.
— Je suis sûre qu’elle pense à toi, dis-je enfin, la voix tremblante.
Zoé baisse les yeux sur ses souris.
— Elle m’a dit qu’elle reviendrait vite… Mais ça fait déjà deux ans.
Un silence lourd s’installe entre nous. Je sens monter en moi une colère ancienne, celle que j’ai longtemps enfouie sous des couches de raisonnements psychologiques et d’empathie professionnelle. Mais là, face à cette enfant qui me ressemble trop, tout remonte : l’injustice, la solitude, le sentiment d’être abandonnée comme un vieux jouet.
Plus tard dans la journée, je rentre chez moi dans mon petit appartement du quartier Outremeuse. J’ouvre mon blog et commence à écrire : « Aujourd’hui, j’ai rencontré une enfant qui porte mes blessures d’hier… »
Les jours passent. Je revois Zoé presque chaque matin. Parfois elle me raconte ses rêves — partir voir la mer du Nord avec ses souris — parfois elle ne dit rien et se contente de caresser ses animaux en silence.
Un jeudi pluvieux, elle arrive en courant, essoufflée.
— Il est fâché ! Il a crié très fort hier soir…
Je comprends qu’elle parle de son père. Elle ne veut pas rentrer chez elle. Je l’invite à marcher un peu sous les arbres détrempés.
— Tu sais, quand j’étais petite…
Je lui raconte alors comment ma mère a disparu du jour au lendemain, comment j’ai attendu des mois un appel qui n’est jamais venu. Comment j’ai appris à me débrouiller seule pendant que mon père sombrait dans le silence et la bière Jupiler.
— Et maintenant ? demande-t-elle timidement.
— Maintenant… Je suis grande. Mais parfois j’ai encore peur du noir.
Elle sourit tristement.
Un soir, je reçois un mail de mon frère cadet, Laurent. Nous ne nous parlons plus depuis des années — il m’en veut d’avoir « abandonné » la famille pour mes études à Bruxelles. Il écrit :
« Maman est malade. Elle veut te voir. »
Tout remonte d’un coup : la colère contre cette mère qui m’a laissée derrière elle ; la culpabilité d’avoir coupé les ponts ; la peur d’affronter ce passé que j’ai tenté d’oublier.
Je passe la nuit à tourner en rond dans mon salon. Le lendemain matin, je retrouve Zoé au parc.
— Tu as l’air triste aujourd’hui…
Je lui explique que ma maman est malade et que je ne sais pas si je dois aller la voir.
— Moi j’irais… Même si elle est partie longtemps…
Sa réponse me bouleverse. Cette enfant qui attend sa mère depuis deux ans me donne une leçon de courage.
Le samedi suivant, je prends le train pour Gand. Le paysage wallon défile derrière la vitre : des champs détrempés, des maisons en briques rouges, des souvenirs qui cognent contre mes tempes.
Ma mère habite un petit appartement impersonnel près du centre-ville flamand. Elle est amaigrie, les cheveux gris tirés en arrière. Son mari flamand me salue poliment puis s’éclipse dans la cuisine.
— Maryse…
Sa voix tremble. Nous restons longtemps sans rien dire. Puis tout explose :
— Pourquoi tu es partie sans rien dire ? Pourquoi tu ne m’as pas écrit ?
Elle pleure. Moi aussi. Les reproches fusent — sur son départ précipité pour un autre homme ; sur mon silence obstiné ; sur tout ce qu’on n’a jamais osé se dire.
— Tu sais ce que c’est d’attendre chaque jour un signe de toi ?
Elle hoche la tête en silence.
Je repars le soir-même, vidée mais soulagée d’avoir enfin brisé le mur du silence.
De retour à Liège, je retrouve Zoé au parc. Elle saute dans mes bras sans un mot.
— Ma souris est malade… Tu crois qu’elle va mourir ?
Je sens sa détresse comme une lame froide dans le ventre. Nous courons chez le vétérinaire du quartier Saint-Léonard. La souris survit — cette fois-ci.
Assises sur le banc au crépuscule, nous partageons un paquet de frites achetées chez Antoine Place Cathédrale.
— Tu crois qu’on peut vraiment guérir du manque ?
Sa question me hante encore aujourd’hui.
Parfois je me demande : combien d’enfants comme Zoé croisent-on chaque jour sans les voir ? Et combien d’adultes portent encore en eux les blessures muettes de leur enfance ?