Trois regards sur la même pomme : une parabole du marché de Namur

— Regarde-moi ça, Émilie… Tu as vu la tête de ces pommes ? Toutes petites, toutes cabossées… Et le prix ! On dirait qu’on paie pour de l’or. Franchement, rien ne va plus dans ce pays, soupira ma mère, Françoise, en croisant les bras devant l’étal du vieux monsieur Léon.

Je sentais sa colère sourde, celle qui s’accumule depuis des années, depuis que papa est parti et que tout semble plus difficile. Elle n’achète plus rien sans râler, comme si chaque euro dépensé était une gifle à sa dignité. Je n’osais pas répondre, mais à côté de nous, une voix douce s’est élevée.

— Moi je trouve qu’elles ont du mérite, ces pommes. Avec la météo qu’on a eue cette année… Entre la grêle et la sécheresse, c’est déjà un miracle qu’il y ait quelque chose à vendre. Et puis, elles sont locales. C’est pas mieux que ces pommes parfaites venues d’Espagne ?

C’était Anne-Sophie, la voisine du quartier des Balances. Toujours un sourire, toujours un mot gentil. Elle a pris une pomme dans sa main, l’a tournée doucement comme si elle tenait un trésor.

Ma mère a haussé les épaules. — Tu dis ça parce que tu peux te le permettre. Moi, je compte chaque centime. Et pour ce prix-là, j’attends au moins qu’elles soient jolies.

J’ai senti la tension monter. Léon, derrière son étal, a jeté un regard inquiet. Il connaît tout le monde ici. Il sait que les mots peuvent blesser plus que les prix.

C’est alors qu’une troisième femme s’est approchée. Je ne la connaissais pas bien — une dame d’un certain âge, avec un accent liégeois prononcé.

— Vous savez ce que je vois, moi ? Trois femmes qui se disputent pour des pommes alors qu’il y a des gens qui n’ont même pas de quoi manger. J’ai connu la guerre, moi. On aurait tué pour une pomme comme ça.

Un silence gênant s’est installé. J’ai regardé ma mère ; elle fixait le sol. Anne-Sophie triturait la pomme entre ses doigts.

Je me suis sentie prise au piège entre ces trois regards : celui de ma mère, usée par la vie et l’amertume ; celui d’Anne-Sophie, pleine d’espoir et de gratitude ; et celui de cette inconnue qui portait le poids d’un passé que je ne comprenais pas.

— Peut-être qu’on devrait juste en acheter quelques-unes et les partager ? ai-je proposé timidement.

Ma mère a soufflé bruyamment. — Toujours à vouloir arranger les choses, toi…

Mais Anne-Sophie a souri. — C’est une bonne idée. Léon, vous nous faites un petit prix si on prend deux kilos à nous trois ?

Léon a hoché la tête avec soulagement. — Pour vous, mesdames, je fais toujours un effort.

On a partagé le sac sur un banc de la place. La vieille dame a raconté comment elle avait survécu aux privations pendant l’Occupation, comment une pomme volée dans un verger pouvait sauver une journée entière. Ma mère a fini par rire en se souvenant de son enfance à Dinant, quand elle grimpait aux arbres pour cueillir des fruits interdits.

Mais en rentrant à la maison, le malaise est revenu. Ma mère s’est enfermée dans sa chambre sans un mot. Je l’ai entendue pleurer doucement derrière la porte. Je savais que ce n’était pas vraiment à cause des pommes ou du marché — c’était tout ce qu’elle avait perdu : son mari, sa sécurité, sa confiance dans l’avenir.

Le soir, j’ai croqué dans une des pommes cabossées. Elle était acidulée mais juteuse, pleine de saveurs inattendues. J’ai repensé à Anne-Sophie et à la vieille dame. À leurs histoires différentes mais liées par ce moment partagé.

Le lendemain matin, ma mère est venue s’asseoir près de moi à la table de la cuisine.

— Tu sais… Peut-être que j’ai été dure hier. Mais parfois j’ai l’impression que tout m’échappe. Que je ne contrôle plus rien…

Je lui ai pris la main.

— On fait ce qu’on peut avec ce qu’on a, maman. Peut-être que c’est ça qui compte.

Elle a souri tristement.

— Tu crois qu’on peut vraiment changer sa façon de voir les choses ? Ou est-ce que c’est la vie qui finit toujours par nous user ?

Je n’ai pas su quoi répondre. Mais je me suis promis d’essayer de regarder les pommes — et tout le reste — avec plus de bienveillance.

Et vous ? Est-ce qu’il vous arrive aussi de voir le même fruit sous des angles différents selon vos humeurs ou vos souvenirs ? Est-ce qu’on peut vraiment choisir notre regard sur la vie ?