Chaque rencontre a son heure : Chronique d’un amour perdu à Namur
« Pourquoi tu ne me regardes plus comme avant, Luc ? » Ma voix tremble, mais je ne peux plus retenir la question. Il est là, assis à la table de la cuisine, les mains serrées autour de sa tasse de café, le regard perdu dans la brume du matin qui s’infiltre par la fenêtre.
Il ne répond pas tout de suite. Je sens déjà la réponse dans le silence qui s’étire, dans le tic-tac de l’horloge de la grand-mère qui résonne trop fort dans la pièce. Dehors, les toits de Namur sont couverts de givre ; les arbres du parc Léopold ploient sous le vent glacé. Je serre mon gilet contre moi, mais ce n’est pas le froid qui me fait frissonner.
« Kazia… » Il soupire. « Je ne sais pas. Peut-être qu’on s’est perdus, toi et moi. »
Je détourne les yeux. Je m’appelle Kazimiera, mais tout le monde ici m’appelle Kazia. Je suis arrivée en Belgique il y a vingt ans, fuyant une Pologne grise et sans avenir. J’ai rencontré Luc à l’université de Namur ; il étudiait l’histoire, moi la philologie romane. Il m’a appris à aimer les frites au cornet, les balades sur la Citadelle, les soirées à refaire le monde dans les cafés enfumés du centre-ville.
Nous étions jeunes, insouciants. Nous pensions que rien ne pourrait nous séparer. Mais la vie en Belgique n’est pas un conte de fées. Les factures s’accumulent, les enfants grandissent trop vite, et l’amour… l’amour s’effrite sans qu’on s’en rende compte.
« Tu travailles trop », me reprochait-il souvent. « Tu passes plus de temps avec tes élèves qu’avec moi. »
Je lui répondais que c’était pour nous, pour payer le prêt de la maison à Salzinnes, pour offrir à nos filles – Élodie et Maïté – une vie meilleure que celle que j’avais connue. Mais au fond, je savais qu’il avait raison. Je me suis réfugiée dans mon travail pour ne pas voir ce qui se fissurait entre nous.
Un soir d’hiver, alors que je corrigeais des copies dans le salon, Luc est rentré plus tard que d’habitude. Il sentait l’alcool et le parfum bon marché. J’ai voulu croire qu’il avait juste bu un verre avec ses collègues du CPAS, mais son regard fuyant m’a trahie.
« Tu as quelqu’un d’autre ? » ai-je murmuré.
Il n’a rien dit. Son silence était une confession plus douloureuse que tous les mots.
Les semaines suivantes ont été un supplice. Nous vivions côte à côte comme deux étrangers, partageant à peine un repas, évitant les regards. Les filles sentaient la tension ; Élodie a commencé à faire des cauchemars, Maïté s’est enfermée dans sa chambre avec ses écouteurs vissés sur les oreilles.
Ma mère m’appelait chaque dimanche depuis Liège : « Kazia, tu dois te battre pour ta famille ! » Mais comment se battre quand on ne sait même plus ce qu’on ressent ?
Un matin de mars, alors que la pluie martelait les vitres et que le ciel était bas comme une chape de plomb sur la Meuse, Luc a fait ses valises.
« Je vais chez ma sœur à Jambes pour réfléchir », a-t-il dit sans me regarder.
Je n’ai pas pleuré devant lui. J’ai attendu qu’il claque la porte pour m’effondrer sur le carrelage froid de la cuisine. Les filles sont descendues en silence ; Élodie m’a serrée fort contre elle.
Les jours suivants ont été flous. Je me suis accrochée à la routine : lever les filles, préparer les tartines au choco, courir au boulot sous la pluie battante. À l’école communale où j’enseigne le français, mes collègues murmuraient derrière mon dos : « Tu as vu Kazia ? Elle a l’air épuisée… »
Un soir, alors que je rentrais tard après une réunion parents-profs, j’ai trouvé Maïté en pleurs sur son lit.
« C’est ma faute si papa est parti ? »
Mon cœur s’est brisé une seconde fois.
« Non, ma chérie… Ce n’est jamais la faute des enfants. »
Mais au fond de moi, je doutais. Avais-je trop donné à mon travail ? Pas assez à ma famille ?
Les semaines sont devenues des mois. Luc venait voir les filles un week-end sur deux ; il avait l’air fatigué, vieilli. Parfois il restait dîner avec nous ; on parlait de tout et de rien, mais jamais de nous deux.
Un soir d’automne, alors que les feuilles mortes s’amoncelaient sur le trottoir et que l’odeur des gaufres flottait depuis la place du Marché aux Légumes, Luc m’a proposé d’aller boire un verre après avoir raccompagné les filles chez moi.
Assis face à face dans un petit café près du théâtre royal, il a pris ma main.
« Je suis désolé pour tout ça… Je crois que j’ai eu peur de vieillir, peur de devenir invisible… »
J’ai senti mes yeux s’embuer.
« Moi aussi », ai-je avoué. « J’ai eu peur de ne plus compter pour toi… »
Nous avons parlé longtemps cette nuit-là : des rêves qu’on avait laissés filer, des regrets qui nous rongeaient. Mais aussi des souvenirs heureux – nos premiers Noëls ensemble à Dinant, les pique-niques au bord de la Sambre avec les filles encore petites.
Nous savions tous les deux que rien ne serait plus comme avant. Mais il y avait entre nous une tendresse nouvelle, faite d’acceptation et de respect.
Aujourd’hui, un an après notre séparation officielle, je regarde par la fenêtre de mon appartement à Namur et je me demande : « Pourquoi l’amour s’en va-t-il ? Était-ce inévitable ? »
J’ai appris à vivre seule ; j’ai repris goût aux petits plaisirs – un café partagé avec une amie sur la place d’Armes, une promenade sous la pluie avec Élodie et Maïté qui rient aux éclats.
Parfois je croise Luc au marché du samedi ; on se sourit timidement. Il a refait sa vie avec une collègue du CPAS – une femme douce et discrète – et je sens qu’il est apaisé.
Moi aussi j’avance. J’apprends à m’aimer sans dépendre du regard d’un homme. Mais certains soirs d’hiver, quand le vent souffle sur Namur et que les souvenirs remontent comme une marée froide, je me demande :
Est-ce qu’on peut vraiment voir venir la fin d’une histoire ? Ou sommes-nous tous condamnés à nous réveiller un matin en découvrant que tout a changé ? Qu’en pensez-vous ?